Le bonheur en courant

Luce Dufault lance son huitième album.
Photo: François Pesant - Le Devoir Luce Dufault lance son huitième album.

Luce Dufault court. Tous les jours. Avant que j’arrive chez elle à Saint-Denis-sur-Richelieu, elle a filé ses 20 kilomètres. « Je cours tout le temps ! C’est mon antidépresseur naturel. J’économise en psys. » Il faut la voir, pétante de santé, rayonnante, splendide. « Ç’a commencé un soir de jour de l’An, on avait pris un p’tit coup. Un défi, comme ça. Au début, je courais trois kilomètres et je me fêtais pendant une semaine. Et puis j’ai entrepris un entraînement de marathon. » Elle me montre ses médailles. « Deux fois New York, j’arrête pas. Un peu accro. Mais ç’a résolu mon problème d’angoisse de chanteuse. » L’album s’intitule Du temps pour moi. Chanson d’ouverture : Cours… Premier extrait radio : Que du bonheur. Tout est dit.


« Parlons-en, Que du bonheur ! Faut que je te raconte ! L’autre jour, mon chum m’appelle tout excité : “T’es numéro un sur iTunes !” Je le crois pas. Avec Que du bonheur ? “Non, non, devine…” Je nomme toutes les tounes. “Tu trouveras pas. De la main gauche…” » Et Luce d’expliquer que Guylaine Tremblay a chanté De la main gauche dans un épisode de la série Unité 9 et que, le lendemain, ça téléchargeait à tour de bras. Faute de trouver la version de Guylaine, les gens se sont rués sur sa version à elle de la chanson indélébile de Danielle Messia, telle qu’enregistrée en 1998 pour l’album Des milliards de choses. « J’ai écrit un courriel à Guylaine, je lui ai suggéré que peut-être, dans le prochain épisode… » Luce éclate de son rire en feu d’artifice. « C’est fou, hein ? »

 

Pouvoir


Pouvoir de la télé québécoise encore rassembleuse, pouvoir d’une forte chanson quand on lui permet d’atteindre les gens. C’est donc possible, en cette deuxième décennie d’un siècle où la chanson a le champ médiatique de plus en plus chiche… « Oui, mais ça prend Unité 9… » Au moins, Luce - que personne n’a oubliée et que tout le monde aime dans le métier - a-t-elle encore ses entrées sur les derniers plateaux qui comptent. Belle et bum, bien sûr, mais aussi En direct de l’univers, où elle était l’autre samedi sur la sellette, invitée-vedette soumise à toutes les surprises. « Ayoye ! Ils ont commencé avec ma fille Lunou, ç’a pas été long que ça me coulait sur les joues… » Qui plus est, l’émission était programmée en amont de la sortie de l’album, un traitement de reine : « Je suis privilégiée. Patrice Michaud, Michel Rivard, tout mon monde était là. Même mon Johnny ! »


Son Johnny : Jean Garneau, grand complice de musique depuis une bonne douzaine d’années. « Il a chanté ! Carolina On My Mind, de James Taylor ! C’était tellement beau ! » C’est beaucoup grâce à lui, sa réalisation, ses arrangements, ses guitares, qu’on a ce huitième album de Luce Dufault. « Son temps, surtout, son temps ! Ça fait un an qu’il travaille là-dessus. » Pièce par pièce, comme la maison de Saint-Denis-sur-Richelieu, entièrement retapée et agrandie par le toujours souriant Jean-Marie Zucchini, compagnon de Luce, père de ses enfants, gérant, as cuisinier, ébéniste à ses heures… « Oui, c’est bâti de la même façon. Avec les moyens qu’on a… »


Leur petite entreprise


Comprenez que Du temps pour moi a été non seulement fait maison, mais financé à la fortune du pot. « On n’a plus de subventions, fini. Pas le droit en tant qu’interprète reconnue, parce que j’ai eu le malheur de vendre mes albums au début. Jean-Marie, pas le droit non plus, producteur non reconnu parce qu’il a juste moi comme artiste. Notre p’tite entreprise existe parce que l’argent qui va à mon gérant, ça revient à la maison ! Et parce que je cours et que je sauve en psys ! » Running gag, c’est le cas de le dire. Elle rigole, autant rigoler. « Si j’étais signée dans une compagnie de disques, oublie ça, on crèverait de faim. Je changerais de métier, j’ouvrirais une boutique… »


Bonjour la débrouillardise, merci les amis fidèles. Marc Chabot le parolier, Richard Séguin, Michel Rivard, Daniel Bélanger, elle a ses fournisseurs de chansons attitrés. Et quel-ques nouveaux, de qualité : le couple Moran-Catherine Major, Patrice Michaud pour deux titres, dont la poignante Plus grand que moi, chanson d’abandon, chanson majeure : « Je t’attendrai / Comme le chien d’la rue / qui veut la porte à devenir fou. » Ma préférée, la préférée de Jean-Marie. « Il est fort, Patrice, dit Luce. Il a des images qui restent… » Ses habitués aussi lui ont fourni du beau, du grand. L’Etta James de Chabot-Séguin, c’est pas de la chanson à moitié. « C’est l’idée de Marc. Dire la place immense qu’elle a eue, Etta James, dans ma vie. Et Richard a été tellement généreux, il m’a fait DEUX musiques : avec la première j’y arrivais pas. »


Fresque familiale


Et enfin, enfin, elle a trouvé une belle place pour cette chanson de Nelson Minville qu’elle trimbalait depuis dix ans : Will James. Le personnage légendaire du Far West, le grand illustrateur. Alias Ernest Dufault, son grand-oncle. « J’avais le démo, mais je l’assumais pas. Juste dire mon nom dans une chanson, Dufault, je me sentais nounoune. C’est fou, hein ? Et puis là, je me suis décidée, je l’ai essayée, et on l’a. » Une fresque familiale en country-folk panoramique, tapissée de guitare slide. « Faut croire que l’âge, ça aide. J’arrive à dire mon nom. » Et Luce d’ajouter : « Ça doit être parce que je cours. »


 

Collaborateur