Concerts classiques - Chef-d’oeuvre à l’opéra

Dead Man Walking est porté par Étienne Dupuis, en transe.
Photo: Yves Renaud Dead Man Walking est porté par Étienne Dupuis, en transe.

On nous a donc menti ! Cela fait soixante ans que d’aucuns cherchent à nous faire croire que la musique contemporaine est une pilule amère constituée d’ingrédients auxquels on ne comprend rien. Et plus c’est indigeste, plus ce serait génial ? Vraiment ?

Ces fossoyeurs de haut vol, dont certains chefs d’escadrilles voulurent même brûler les maisons d’opéra (symboliquement ou métaphoriquement), ont-ils réussi à tuer la musique ? La réponse, qui nous bouleverse jusque dans nos tripes lorsqu’elle devient tangible et évidente, est « non » ! Et Dead Man Walking (2000) de Jake Heggie, compositeur né en 1961, en est la preuve. Cette preuve, il vous reste trois soirées - mardi, jeudi, samedi - pour la vivre dans votre chair. Ne laissez pas passer cette occasion.


L’engagement du public et son soutien à cette programmation de l’Opéra de Montréal auront plus qu’une portée symbolique. Ils détermineront à court et moyen terme la marge de manoeuvre de l’institution permettant (ou non) un contact avec ce type de créations, que ce soit Doctor Atomic ou The Death of Klinghoffer de John Adams, The Handmaid’s Tale de Poul Ruders ou des opéras de Sallinen ou Boesmans. Tous (plus ou moins faciles d’approche, certes) ont en commun d’être à même de relier préoccupations de notre temps et création musicale, mais aussi d’unir théâtre et opéra en attirant un autre public.


La saine écologie d’un opéra, dans une saison de cinq spectacles, devrait être une découverte par an dans ce registre du théâtre chanté. Il en va de l’avenir. Mais, pour cela, il fallait éradiquer la peur du public et réparer des décennies de travail de sape.


Grand et bouleversant


Dead Man Walking est un chef-d’oeuvre, dans la lignée des meilleurs opéras de Britten, ou de Dialogues des Carmélites de Poulenc. Dead Man Walking à l’Opéra de Montréal est un grand et bouleversant spectacle, huilé dans ses moindres rouages par une équipe scénographique parfaitement inspirée. Alain Gauthier retrouve la grâce de Suor Angelica et de son diptyque Paillasse/Gianni Schicchi.


Dead Man Walking est porté par Étienne Dupuis en transe, avec un chant physique toujours parfaitement en contrôle, mais aussi par Allison McHardy, qui transcende ses limites (plafonnement des aigus au IIe acte) par un investissement viscéral. Dead Man Walking est par ailleurs illuminé par la direction limpide de Wayne Marshall et par quatre compositions exceptionnelles dans des rôles secondaires : Thomas Goerz en père de la fille assassinée, Kimberley Barber en mère du meurtrier, Alain Coulombe en directeur de prison et John McMaster en père aumônier.


Celui qui met la table et tire les ficelles est Jake Heggie, le compositeur. Heggie est un malin, doté d’une suprême intelligence. Il sait que dans les vieux pots on trouve les meilleurs onguents. La partie orchestrale est quadrillée en motifs récurrents comme du Wagner (l’art et la manière de glisser musicalement d’une scène à une autre est déjà parfaitement achevé dans ce premier opéra) ; on trouve aux trois quarts du premier acte un sextuor comme chez Mozart et Donizetti ; les choeurs interviennent à des moments clés ; le livret est implacable, humour compris (!) ; le parcours émotionnel pour le spectateur n’est ni plus ni moins que du Puccini cent ans après Puccini.


Comme le prône Heggie, chaque scène doit apporter un élément, une mutation, rehaussée par la musique, et tout s’agrège au final en un exemple édifiant pour l’auditeur - ici un regard sur l’inhumanité de la peine de mort.


Mission accomplie à 100 %. Merci à tous.

8 commentaires
  • Yves Renaud - Abonné 11 mars 2013 08 h 44

    Ciel!

  • Winston McQuade - Inscrit 11 mars 2013 10 h 28

    Mes excuses...

    De vous avoir affublé du prénom de Paul au lieu du votre... #distraction

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 11 mars 2013 13 h 53

    Unique

    Je crois bien que c'est la première fois que M. Huss écrive "Chef d'oeuvre à l'opéra". Surtout à l'Opéra de Montréal. J'espère que le public montréalais soutiendra cette exception.

  • Jacques Deschênes - Abonné 11 mars 2013 14 h 04

    Une mise en scène qui manque d'imagination?

    Je m'étonne que le metteur en scène se soit privé de nous montrer tout son talent, en ne transposant pas cet opéra à une autre époque, je ne sas pas moi, disons au temps des Romains.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 11 mars 2013 20 h 30

      Ridicule

      Votre proposition est ridicule. On transpose là où l'on croit que l'oeuvre sera mieux servie. Non l'inverse. Les navets de cet ordre sont légion.

      Justement, le metteur-en-scène a fait preuve ici de beaucoup de jugement à ce niveau. On a misé sur sa modernité et ça marche !

      Comme disent les Anglais :
      "If it ain't broken, don't repair it".

    • Jacques Deschênes - Abonné 12 mars 2013 11 h 15

      Vous n'avez pas beaucoup le sens de l'humour, Monsieur ou Madame Francoeur.

  • Michèle Dorais - Abonnée 11 mars 2013 16 h 45

    Eh ben....

    Merci Christophe Huss de redorer le blason de l'Opéra de Montréal. Avec une critique comme celle que vous venez de nous donner, d'aucuns n'auront plus qu'à aller se faire mousser la culture du côté de la pop et du rockabilly. J'avais déjà entendu Étienne Dupuis que j'avais beaucoup apprécié. Je suis très contente de voir son étoile enfin briller. Il était temps ! Dommage cependant que cela se donne à Wilfrid Pelletier. À votre invitation, j'y courrai néanmoins.