The Zombies au Métropolis — Et la lumière fut !

Déjà, dehors, la marquise en jetait massivement. THE ZOMBIES en très, très grosses lettres majuscules. C’était donc vrai. Je ne rêvais pas, comme il m’est arrivé de rêver que j’étais au Shea Stadium en 1965, proche du deuxième but sur le terrain, aux côtés de Mal Evans et Brian Epstein en train de regarder les Beatles triompher. Entre autres rêves dont, fatalement, je me réveillais en sueurs et un peu triste. Là, en ce jeudi soir du festival Montréal en lumière, un de mes groupes mythiques des années 1960 était bel et bien programmé. Illuminé !
 
Voir les Zombies en vrai ! Encore fallait-il pouvoir les voir. Et pour ça, qu’il y ait autre chose que le noir complet à l’intérieur de la salle. Je vous le donne en mille. En arrivant à 19 h 15, constat patent : panne de courant. Métropolis plongé dans l’obscurité. Les premières dizaines de spectateurs dans la pénombre du hall d’entrée. On rigolait, au début : ha ha, Montréal sans lumière ! Un coup de zombies le soir des Zombies ! Spooky, baby, spooky ! Le temps avançant, je rigolais moins : et si ça ne s’arrangeait pas, enfer et damnation ! Faut vous dire que j’étais sur la courte liste de ce qu’on appelle le « meet and greet » : petite rencontre pré-spectacle en coulisses avec les légendes vivantes. Lesquelles légendes croupissaient au fond de leur loge et au fin fond des ténèbres.
 
À la torche

Une grosse demi-heure plus tard, on poireautait encore dans le lobby, à se tâter les ombres chinoises. C’est finalement à l’aide de torches électriques qu’on a mené notre petit groupe de privilégiés jusqu’au… vestiaire. Où une génératrice fournissait le minimum. L’idée : nous amener là Colin Blunstone et Rod Argent. J’y croyais à moitié : je pense toujours au pire, dans ces moments-là. Mon scénario catastrophe allait plus loin : bris majeur, rien à faire, annulation, malheur, misère, rêve brisé.
 
Et puis la lumière fut ! Aaaahhhh ! Grand tremblement de soupirs à la grandeur du Métropolis. Retour au plan A, direction les loges. Sur place, je n’en menais pas large. Qu’est-ce que je faisais donc là, moi ? Pas d’affaire là, moi ! Moi et des deux vinyles des Zombies dans la valise (leurs deux seuls albums parus pendant les années 1960, le très vite fait Begin Here et le grandissime Odessey & Oracle). Les deux messieurs sont sortis tout souriants, tout gentlemans. Chacun d’entre nous avait droit à son moment : quelques instants de jasette, photo avec les deux, et puis au suivant. Mais dans la bonne humeur, avec force gags sur les black-outs, complots et coups montés. Mon tour est arrivé, je ne sais plus ce que je leur ai dit, il y a eu photo. Une voix bienveillante dans l’oreille m’a chuchoté : « Vas-y, sors tes disques ! » Ah oui, mes disques ! J’ai placé les pochettes sur une grande table, et Le Devoir déployé à côté, avec mon papier en rez-de-chaussée (en bas de la page, dans le jargon du métier). Ils ont autographié les albums — les deux, grands Dieux ! — et Rod Argent a pris le journal et tenté de traduire. « Le Devoir, it’s The Duty, isn’t it ! » J’ai souri bêtement en opinant du bonnet. « Front page story, that’s great ! » Je pense que quelqu’un me tenait l’épaule, parce que je ne me suis pas envolé : pourtant, je flottais.
 
Le spectacle

Fin du « meet and greet ». Le spectacle, il y avait aussi le spectacle. J’étais trop bien placé, près de la console, merci Greg de Montréal en lumière. En lever de rideau, il y a eu Les Revenants, et leur trash-country-surf-garage était bien de circonstance, leur nom de groupe aussi. Les Revenants, avant The Zombies !!! Pas exprès, m’a assuré Didier Morissonneau, qui co-présentait le spectacle avec Montréal en lumière. À la fin de leur set, ces Revenants nous ont gratifiés d’une reprise bien dégorgée d’un morceau psychédélique du groupe britannique Status Quo, première époque : oui, Pictures of Matchstick Men. De la bonne drogue sans drogue, j’étais déjà un peu en transe. Parfaite entrée en matière.
 
Et puis c’est arrivé : The Zombies. Sur la scène du Métropolis. Presque 48 ans après le seul autre passage du groupe en ville, dans le programme d’un Dick Clark Caravan Of Stars, le 2 juin 1965 au vieux Forum. Colin Blunstone a d’ailleurs demandé s’il y avait dans la salle des témoins : oui, il y en avait. En une fraction de seconde (comme tout le monde ou presque, c’était plein de zombiesophiles), j’ai reconnu la première chanson : I Love You. Oh qu’il chante encore magnifiquement, Colin Blunstone, ai-je pensé. Oh qu’il a encore les doigts lestes au piano, Rod Argent. Et ces harmonies ! Ces belles harmonies si complexes, rendues comme au premier jour. C’était beau, c’était à la hauteur, c’était eux. The Zombies, enfin. Rod et Colin qui, réunis depuis une douzaine d’années, passaient finalement par Montréal. Pas trop tôt, vous me direz. J’étais trop heureux pour m’en plaindre.
 
Un chouette morceau de leur premier répertoire r’n’b a suivi, Can’t Nobody Love You, et Blunstone se révélait mille fois plus en voix qu’espéré. Extraordinaire vocaliste, ce n’est pas seulement le fan qui vous le dit. Les Zombies ont enchaîné avec la première de plusieurs chansons du plus récent album. Breathe Out, Breathe In, la chanson-titre : pas du grand Zombies, mais pas mal du tout, petite chose pop habilement tournée. Bon groupe de musiciens d’appoint, sinon le guitariste qui en faisait trop, genre pieuvre.
 
I Want You Back Again ramenait aux Zombies de la première heure et leurs mélodies pareilles à nulle autre, pop un brin jazzy avec du soul dedans. Blunstone y est allé de deux de ses succès en solo, reprise de Jimmy Ruffin (What Becomes Of The Brokenhearted, du Motown supérieur), puis sa propre I Don’t Believe In Miracles. Et puis deux autres chansons nouvelles : Show Me The Way, Any Other Way. La seconde tout particulièrement Zombies dans la structure. Oserais-je l’avouer ? Je rongeais un peu mon frein. Tout ça était bien fait, légitime et irréprochable, mais j’avais tout une série de titres extraordinaires dans ma file d’attente. Attente de toute une vie.
 
L’incroyable odyssée

Et puis Rod Argent a raconté l’incroyable odyssée d’Odessey & Oracle, cet album sorti en Amérique en 1969, deux ans après l’enregistrement, alors que le groupe était dissous. Time Of The Season échoua un tas de semaines au numéro un du palmarès, groupe in abstensia. L’album Odessey n’allait jamais être joué en spectacle… Jusqu’aux retrouvailles du tournant du siècle où, Odessey devenu culte, vénéré par Paul Weller, Dave Grohl, s’est remis à vivre. Pendant toute cette nécessaire mise en contexte, ça montait en moi comme une vague. Ils allaient jouer des chansons de ce grand disque, mon deuxième disque préféré de tous les temps (après Sgt. Pepper, mais AVANT The Dark Side Of The Moon et n’importe quoi d’autre). Et je ne rêvais pas.
 
Ils ont donné A Rose For Emily, Care Of Cell 44, This Will Be Our Year, I Want Her She Wants Me : je clapotais dans ma mare de bonheur. Toutes dignes de l’album, jouées avec précision et infinie beauté. On ne prend pas de libertés avec de telles immortelles. Les Zombies ont clôt le bloc Odessey avec Time Of The Season, bien sûr. Je me disais, avant le spectacle : trop entendue, celle-là, trop jouée à CHOM, vidée de sa substance. Eh ben pas du tout. Je l’ai retrouvée intacte, magnifiée même, avec le solo d’orgue à rallonge du spectaculaire Rod Argent (ôte-toi de là, Keith Emerson !!!). Et tout le Métropolis a vibré, et des tas de jeunes gens se sont agglutinés au-devant de la scène, vivant leur propre trip psych-pop comme s’ils étaient dans un festival pop en 1969. Ils étaient splendides, les Zombies devaient apprécier. Cette musique ne vaut pas seulement pour les grisonnants de mon âge (et mes blanchissants aînés).
 
Le plus touchant moment de la soirée est survenu juste après : Rod Argent a parlé des Sultans et de Bruce Huard, soulignant l’importance de leurs adaptations de chansons des Zombies au Québec. Et il a dédié « Dis-lui non » (Tell Her No) à Bruce. Grande boucle bouclée : des Sultans aux Zombies, et des Zombies aux Sultans. La superbe Whenever You’re Ready (ah ! ces deux voix en harmonies, quelle joie !) a précédé Tell Her No, qui était par-fai-te, et ce n’est pas seulement le fan qui vous le dit. Tout le Métropolis oscillait au rythme des « No no no no no… » du refrain. Pas moins bon qu’à Shindig en 1965.
 
Têtes hautes

C’était l’heure de l’évocation des carrières solo des compères. De Blunstone, on a eu Old And Wise, qu’il avait chantée en invité de l’Alan Parsons Project. Et d’Argent, on a eu… Argent. Le grand succès du groupe Argent : Hold Your Head Up. Archétype de ce qu’on appelle le « classic rock », on ne l’avait pas vu venir dans toute sa puissance. Le Métropolis en a perdu son plafond, propulsé dans la stratosphère. Oh l’épique morceau ! Cette pulsation lourde, ce riff d’acier trempé, cette mélodie imparable, et ce refrain marteau ! Et ce fabuleux solo de Rod Argent, solo d’entre les solos, encore et toujours redoutable d’audace et d’invention, totalement jouissif.
 
Fiou ! Il restait quoi ? Les remerciements, les présentations (notons Jim Rodford à la basse, qui a également joué avec les Kinks, entre autres tribulations), et… She’s Not There. Le premier succès des Zombies, géniale création jazzy-pop que reprit Santana, chantée et jouée exactement comme je la voulais, quasiment comme sur le disque, avec rallonge au solo : Rod Argent en a remis une couche, réinventant ses arpèges pour la dix-millième fois.
 
Et ça aurait pu finir là, mais non, crac ! Boum ! Hue ! Just Out Of Reach a été lancée sans crier gare, et cette chanson méconnue (qu’on peut entendre dans le film d’Otto Preminger, le suspense Bunny Lake Is Missing) était mon cadeau. Une vraie rareté du corpus si riche des Zombies. Et ça s’est achevé tout doucement, par la toute première chanson jamais enregistrée par le groupe, en 1964 : la Summertime de Gershwin. À la Zombies, jazz et pop, avec Colin Blunstone au sommet de son art d’interprète.
 
Dans la salle, dans le hall, après, on se félicitait de notre bonne fortune, on se sautait dans les bras, Patrick Norman était extatique, Sylvain Ménard souriait comme un petit garçon heureux, le collègue Rezzonico avait les bras en croix, toute l’équipe de Montréal en lumière rayonnait. On avait tous vécu ça ensemble, et on allait s’en rappeler toujours. Moi ? J’ai marché sur la Lune.
1 commentaire
  • Luciano Buono - Abonné 2 mars 2013 07 h 46

    Avant Pet Sounds!

    Bonjour,

    Vous dites que pour vous, Odessea & Oracle se classe #2, et donc avant Pet Sounds des Beach Boys. Etant donné votre vénération pour Brian Wilson et sa troupe, ça m'étonne. M. Wilson serait surpris, il vous dirait....Oh, Sylvain Nooooo! ;-)

    Luciano Buono