Mener sa monture à la source

«J’ai fait de la chanson avec des paramètres différents, un album très masculin, très libre aussi.»
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «J’ai fait de la chanson avec des paramètres différents, un album très masculin, très libre aussi.»

Vient un moment dans une vie de chanteur populaire où il faut tout jeter et recommencer. Autant recommencer là où tout a commencé : ce jour de 1954 où le gospel, le country-western, le blues, le swing et le boogie sont entrés en collision et où Elvis et ses Blue Moon Boys ont embrasé l’univers. Daniel Bélanger, lui, a rencontré les Howlin’Hound Dogs. Et woooosh ! Ses chansons pètent le feu. Jusqu’à la conversation qui fait des flammèches.


Tout a commencé avec Belles-soeurs. Une pièce de Michel Tremblay en musical, belle idée, bravo René-Richard Cyr, mais quelle sorte de musique ? « C’était bien ça, la question ! », s’exclame Daniel Bélanger à notre table près du bar Ô Chalet, en face de la grande tour de Radio-Canada. « Quelle musique ? Prog ? Peut-être pas. Électro ? Non plus. Musique japonaise ? Mmmmm… non. La chose évidente, c’est que je ne pouvais pas proposer quelque chose d’alambiqué. La chanson, dans un musical, tu l’entends juste une fois. Simplifie, mon homme. Alors, je me suis dit : reviens à l’origine du monde. Dieu. Le gospel. Le spiritual.À partir de là, j’ai été porté. Tout est venu. » Alléluia.


Ça, c’est de la bonne leçon, a compris notre gaillard. Qui ne l’a pas oubliée, une fois arrivé le jour fatidique du retour au boulot en solo : ce qu’on appelle communément, dans les livres de médecine, le syndrome de l’album suivant. « Je me suis dit de la même façon : va pas t’encorseter dans ton système d’écriture, tes structures d’accords, va pas faire du Daniel Bélanger qui fait du Daniel Bélanger. Et si je restais dans quelque chose de pas emberlificoté, hein ? Et si je m’amusais ? Et si je faisais une chanson en mi et que je restais en mi ? Un mi à 50 ans, c’est pas la même chose qu’un mi à 16 ans. Johnny Cash, quand il faisait son mi à 65 ans, c’était un mi autoritaire, solide, assumé. Avec tout mon bagage, j’ai eu envie de cette énergie-là, d’un mi que j’aurais choisi. Mon mi. Mon beau grand mi d’amour. »


D’où, en toute logique, après le gospel de Belles-soeurs, le rockabilly. De l’origine du monde à la grande explosion des années 1950. La grande fusion. Sun Records, Elvis, Buddy Holly, Carl Perkins. « Un canevas, mais pas juste un canevas. Une source où mener ma monture, une musique qui me permettrait aussi de parler simplement des choses du coeur. » Le rockabilly et le western se sont imposés. Mine de rien, ça ne paraît pas comme ça en le regardant, on voit plutôt le fan de Patof et de Monsieur Tranquille (« Ça va pas dans l’soulier, mon vieux Pat ? »), mais Daniel Bélanger a ça dans les gènes. Pour ne pas dire les jeans. « Ma mère était chanson, mon père westerneux. Hardcore. J’ai grandi là-dedans. » Le saut jusqu’au rockabilly n’était pas grand dans le continuum espace-temps.


Encore fallait-il y aller sans ambages. « Pas faire le touriste », résume notre despérado de l’île Perrot. « J’ai été vers des gars de rockabilly pur et dur. Qui ne sont pas des musiciens professionnels ; l’un est ébéniste, l’autre, je sais pas, gardien de nuit quelque part. Mais des spécialistes, des champions. Ça s’est fait par l’entremise de Michel Dagenais, le guitariste, que je connais depuis Rock envol en 1986, avant qu’il se retrouve avec Leloup : il m’a fait rencontrer Ben Caissie le batteur et Richard Gélineau le contrebassiste, avec lesquels il joue au sein des Howlin’Hound Dogs. » Bon sang, mais c’est bien sûr. Les Howlin’. Des vrais de vrais. Des habitués du Red Hot Blue Rockabilly Weekend, le festival que la valeureuse Nathalie Lavergne organise depuis des années autour de la fête du Travail.


« Le contrebassiste, qui a mon âge à peu près, ne me connaissait presque pas. Moi, ça m’a plu. Pas d’idée préconçue. Eux autres, ils vivent à temps plein dans leur monde rockabilly. Et il a fallu gagner leur confiance. La première fois qu’on a joué ensemble, c’était moi qui étais en audition. Michel me l’avait dit : “ Daniel, faut que tu saches qu’ils viennent pas essayer pour toi, ils viennent voir si ça leur tente… ” Une attitude très, très rafraîchissante… »


Et l’album s’est fait, et le résultat est épatant, et Chic de ville est son nom. Pétant de santé et pétant le feu. Abreuvé à la source. C’est encore et toujours du Daniel Bélanger, capable de faire rimer amertume avec agrumes dans Je poursuis mon bonheur : « Pourquoi faut-il que l’amertume / Ne s’en tienne pas qu’aux agrumes… » Mais c’est du Bélanger considérablement décodé, qui ose énoncer quelques vérités fondamentales. Dans Pour être heureux : « Je n’ai pas besoin / Du bonheur pour être heureux ». Dans Chacun pour soi : « Mais chacun veut s’en sortir pour lui-même / Chacun veut s’en sortir aimé / Moi le premier ». Dans Avec mes amis : « Avec mes amis, je ne suis jamais seul ». Et quand il a de la peine, c’est sans appel. Dans Traverse-moi, la seule ballade, la Love Me Tender du disque, il est poignant : « Viens me sortir d’ma cellule / Aime-moi comme l’eau fait fleurir / Viens me déployer, je suis tout seul / Traverse-moi ». Direct à ce point-là.


Panoramiques variantes


Sa sorte de rockabilly, parfaitement authentique à la base, se décline néanmoins en distrayantes et panoramiques variantes. Si Je poursuis mon bonheur est rockabilly-by-the-book, Auprès de toi est éminemment western des plaines façon Willie Lamothe première époque (avec vocalises haut perchées à la Slim Whitman), et la magnifique Chacun pour soi a pour décor de somptueuses cordes manière Owen Bradley 1960, enregistrées par le fameux Carl Marsh à Nashville même. Référence Patsy Cline et Brenda Lee. « Quand tu dis Owen Bradley à Michel Dagenais, il capote comme moi si tu me parles de George Martin avec les Beatles. Moi, je ne savais pas qui était Owen Bradley, mais j’avais entendu sans le savoir ses productions. Brenda Lee, c’est une idole pour moi. Mes parents, mes mononcles, ça faisait jouer du Brenda Lee dans les partys de Noël. Et le son des disques de Brenda Lee, c’était Owen Bradley. Même kd lang, je l’ai appris depuis, a enregistré avec lui. »


Du rockabilly, donc, mais avec les satellites autour de Sun Records : western swing, chansons de feu de camp, jungle beat. « Je ne me suis pas privé. Je ne suis pas entré en religion rockabilly. J’ai fait de la chanson avec des paramètres différents, un album très masculin, très libre aussi. C’est le mot-clé : liberté. Oui, mes racines sont folk, mais tout est permis. En ce moment, je trouve que les artistes de chanson se libèrent, cessent de vouloir faire le club, comme on dit au hockey. Le club de ceux qui passent à la radio. C’est comme si on avait compris que, radio pas radio, grosses ventes ou pas grosses ventes, faut que le party continue pareil… »

1 commentaire
  • Ginette Bertrand - Inscrite 2 mars 2013 03 h 52

    Oh! que ça donne le goût...

    ...de se précipiter chez le disquaire. Très, très hâte d'écouter ça, d'autant plus que je suis de la génération des Patsy cLine, Owen Bradley et Brenda Lee (mon idole). Merci pour cette belle recension.