Mort d’un homme, naissance d’un compositeur

Le style musical de Jake Heggie, très abordable, mélange de nombreuses influences.
Photo: Karen Almond Le style musical de Jake Heggie, très abordable, mélange de nombreuses influences.

Samedi prochain, l’Opéra de Montréal met à l’affiche son pari de l’année : un opéra contemporain, Dead Man Walking, de l’Américain Jake Heggie, créé en 2000 à San Francisco.


Sur ce coup, on peut juger que l’Opéra de Montréal a tout juste ! La balle est désormais dans le camp du public mélomane de Montréal, habituellement frileux et timoré, qui devra montrer qu’il peut suivre cette proposition artistique audacieuse autant que le public de Québec, qui a rempli le Grand Théâtre pour La tempête de Thomas Adès, l’été dernier.


L’Opéra de Montréal ne ménage pas ses efforts pour glaner de nouveaux spectateurs. Depuis l’annonce de la programmation de Dead Man Walking, d’après le récit de soeur Helen Prejean, les appels du pied se font moins en direction des amateurs de musique que de tous ceux qui peuvent être humainement interpellés par ce vibrant plaidoyer contre la peine de mort. Soeur Prejean a même fait le voyage de Montréal pour la cause. Sont aussi interpellés les cinéphiles, qui n’ont pas oublié l’adaptation de Tim Robbins (1995) avec Sean Penn et Susan Sarandon, qui valut à cette dernière l’Oscar de la meilleure actrice.


 

Rédemption


L’histoire est celle de la rencontre humaine marquante entre un assassin et une religieuse, visiteuse de prison. Le meurtrier s’appelle Joseph De Rocher. Condamné à mort, il est en attente d’être exécuté. Soeur Helen deviendra son guide spirituel. L’opéra accompagne l’évolution de cet homme arrogant, qui refuse d’assumer sa responsabilité et de reconnaître sa culpabilité. Au fil des rencontres avec soeur Helen et à l’approche de la mort, Joseph trouvera in extremis un chemin vers la rédemption. Juste avant de mourir, il adressera à soeur Helen ses derniers mots : « Je vous aime. »


L’adaptation lyrique de l’histoire vécue par Helen Prejean a été réalisée par le dramaturge Terrence McNally (Les leçons de Maria Callas) et le compositeur Jake Heggie pour l’Opéra de San Francisco : « San Francisco voulait une comédie pour le millénaire, raconte Jake Heggie au Devoir. Mais quand j’ai rencontré Terrence McNally, il était clair qu’il voulait traiter un grand drame américain, un sujet qui soit américain et universel, contemporain et hors du temps, avec des personnages marquants et des situations claires. McNally a avancé l’idée de Dead Man Walking et dans l’instant j’ai adhéré au projet, sans même y réfléchir : j’avais la chair de poule et j’ai entendu de la musique. Je savais que j’avais quelque chose à dire », nous confie le compositeur.


 

Le compositeur dramaturge


L’opéra contemporain puise de plus en plus dans les sujets de notre temps, certains de fond, comme Dead Man Walking, certains quasiment triviaux, comme Anna Nicole, opéra de Mark-Anthony Turnage, créé il y a deux ans au Covent Garden de Londres et puisant dans l’univers de la téléréalité. Existe-t-il aux yeux de Jake Heggie des limites à la validité des sujets traités ? « Tout dépend de ce qui motive le librettiste et le compositeur, mais à mes yeux les règles d’or sont les suivantes : des personnages bien définis et un élément clé important dans chaque scène, où la musique peut soutenir le livret et porter l’histoire. Il faut aussi trouver une histoire qui va au-delà des seuls éléments narratifs et apporte quelque chose qui nous dépasse. Il m’apparaît important aussi qu’au bout du compte quelque chose ait changé : que l’oeuvre parle d’une évolution ou d’une rédemption. L’événement qui transforme une situation tout en formant un exemple édifiant : ça, c’est un sujet d’opéra, quel que soit le contexte. »


Le style musical de Heggie, très abordable, mélange de nombreuses influences. « Le livret de Dead Man Walking requérait le recours à divers types de musique. C’était mon premier opéra, j’avais 38 ans, mais les choses sont venues naturellement. Il y a des influences populaires - pop, jazz, rock -, le gospel et, du côté classique, indéniablement les Français - Debussy, Ravel, Poulenc - et les Américains - Gershwin, Barber, Bernstein, Sondheim, Menotti - de même que Britten. »


Aux yeux de Heggie le compositeur doit être aussi dramaturge : « Il doit avoir un sens du théâtre, de la scène, du timing, du développement des personnages. Le risque pour un compositeur aujourd’hui est de sertir des paroles mais de ne pas composer une musique qui aide à raconter une histoire. Or la clé est là : la musique raconte l’histoire et sert le drame. »


Jake Heggie n’a jamais eu de contact avec l’Opéra de Montréal : « J’ai appris l’an passé qu’ils étaient intéressés. » Il ne sera pas dans la métropole car il travaille en ce moment sur ses deux prochains opéras. « Dead Man Walking a connu plus de 200 représentations et deux enregistrements exceptionnels. Les gens peuvent donc savoir à quoi ressemble l’opéra et où il va. Cela me place dans une position très confortable : celle de ne plus être essentiel au montage d’un spectacle. Je pourrais être mort et cet opéra pourrait vivre sans moi, maintenant. »


Dans la production de Dead Man Walking à l’Opéra de Montréal, mise en scène par Alain Gauthier dans des décors et costumes de Harry Frehner, éclairés par Éric W. Champoux, les rôles principaux seront tenus par Allyson McHardy et Étienne Dupuis. L’Orchestre métropolitain et le Choeur de l’Opéra de Montréal seront placés sous la direction de Wayne Marshall.


 

 

DEAD MAN WALKING


Opéra en 2 actes de Jake Heggie (né en 1961). Livret de Terrence McNally d’après le livre La dernière marche de soeur Helen Prejean. Créé au War Memorial Hall Opera House, San Francisco, le 7 octobre 2000. Production du Fort Worth Opera. Salle Wilfrid-Pelletier, les 9, 12, 14 et 16 mars 2013, 19 h 30. 514 842-2112

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