The Zombies à Montréal en lumière - La rarissime visite d’un groupe cultissime

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	Colin Blunstone (à gauche) et Rod Argent</div>
Photo: Leo Cinicolo
Colin Blunstone (à gauche) et Rod Argent

Un grand voyage a lieu au Métropolis ce jeudi, véritable odyssée qui mène au pays voisin de Pepperland : les terres fertiles de la chanson pop la plus merveilleuse et magique des années 1960. Bienvenue chez Rod Argent et Colin Blunstone, rebonjour les Zombies.

L’écrire, c’est fou comme ça me rentre dedans. Jeudi-au-Métropolis-les-Zombies. C’est donc bien vrai, la preuve en noir sur blanc. Pour marquer le moment, je réécoute pour la cent millième fois leur chef-d’oeuvre de 1967, l’album Odessey&Oracle, et j’en ai le regard tout embué. Care of Cell 44, A Rose for Emily, Beachwood Park, ça me chavire encore, ces mélodies, ces harmonies, le mellotron, le piano, le clavecin sous les doigts enchantés de Rod Argent, la voix d’ange de Colin Blunstone. Ils vont jouer la moitié de l’album jeudi, ils me l’ont dit. Rod et Colin. Moi, Sylvain Cormier de Montréal-Nord, qui écoutait déjà les Zombies avant de connaître les Zombies parce que notre Bruce avec ses Sultans les adaptaient en français, j’ai parlé à Rod Argent et Colin Blunstone des Zombies. Sans rire : c’est quasiment comme si j’avais parlé à Paul ET John le même jour.


Car c’est bien ça, les Zombies. Presque les Beatles. Ce niveau-là dans l’aristocratie pop des années 1960. Pas aussi universellement populaires (et certainement moins connus et reconnus que les Kinks, Bee Gees, Pink Floyd et autres Moody Blues), mais quasiment aussi extraordinaires. Même les Beatles le disaient. George Harrison leur levait le pouce en l’air à l’émission Juke Box Jury de la BBC dès 1964, et il n’avait pas le pouce facile. « Quelle accolade c’était, d’évoquer Blunstone. Je l’ai croisé une seule fois, après l’un de leurs Christmas Shows à Londres. Rod et moi, on avait été invités par Jim Rodford, qui joue maintenant avec nous, et qui était dans l’un des groupes au programme. En sortant de scène, George nous a reconnus et salués, end of story. Nous allions pourtant dans les clubs que fréquentaient les Beatles, le Bag O’Nails, le Scotch of St-James, et frayions avec tous les autres groupes, mais jamais le même soir qu’eux… » Pas mythomane, Colin Blunstone.


Pour ceux qui ne retiennent de cette décennie-là que les succès, l’histoire des Zombies se résume à deux titres, au mieux trois : She’s Not There, Time of the Season, peut-être Tell Her No. Il en va tout autrement pour ceux qui savent et se le disent, de bouche de druide en oreille de druide : les Zombies ont un catalogue exceptionnel, un corpus parfaitement cohérent, une oeuvre, quoi, où même les faces B des 45 tours sont des joyaux (les Sultans reprenaient d’ailleurs ces faces B, How We Were Before, You Make Me Feel Good…). Argent : « Nous souhaitions le succès, mais n’en fabriquions pas. Nous ne nous disions jamais : cette chanson doit accrocher dans les trente premières secondes. La chanson allait là où elle devait aller… » Et ça donnait, par exemple, l’exquise I Must Move, avec ses accords descendants et ses entrelacs d’harmonies. Une face B. « Il faudrait bien que nous la refassions, celle-là ! » Enthousiasme de Rod Argent au bout du fil, jubilation de l’intervieweur. « Une des meilleures chansons de Chris White [le bassiste du groupe, retraité aujourd’hui], une splendide construction… Je vais en parler à Colin ! »


L’odyssée d’Odessey


Pourquoi les Zombies sont-ils surtout un groupe culte ? Mauvaise gérance, mauvaise promotion, mauvais timing, tout le monde n’avait pas un Brian Epstein dévoué corps et âme à la cause : pensez, quand leur formidable Odessey&Oracle sortit finalement en Amérique, presque deux ans après l’enregistrement aux studios EMI d’Abbey Road, le groupe n’existait plus. Il fallut que le musicien-producteur américain Al Kooper s’en entiche et l’impose : la chanson Time of the Season se retrouva au sommet des classements, sans Zombies pour en profiter. De sorte que c’est seulement depuis la reformation du groupe à la fin des années 1990 que des chansons d’Odessey - devenues mythiques entre-temps - exultent sur scène. En 2008, quarante ans après la sortie de l’album au Royaume-Uni, les Zombies rejouaient Odessey&Oracle intégralement pour la première fois au Shepherd’s Bush Empire Theatre de Londres. Grand « aaahhhh ! » d’Argent : « Une expérience unique, hélas difficile à rééditer. On a voulu reproduire l’album à la note près, tous les instruments, Darian Sahanaja du groupe de Brian Wilson est venu jouer le mellotron… »


Sur le disque, faut-il rappeler, c’est le mellotron de Strawberry Fields Forever qu’on entend. Blunstone : « Eh oui. Les Beatles venaient de partir, avaient tout laissé en plan, le mellotron était installé, on en a profité. En plus, nous avons travaillé avec les mêmes ingénieurs, Geoff Emerick et Peter Vince, une sacrée chance… pour une fois ! » Argent : « Nous avions de CBS un budget de famine, l’équivalent de 1400 dollars à peu près, alors nous avions intensément répété, à ce point qu’il nous est resté du temps de studio, juste assez pour jouer avec leurs jouets… »


En 1965 au Forum


Le spectacle des Zombies au Métropolis, qui mêlera faces A, faces B, bloc Odessey de cinq ou six titres, échantillons des carrières solos et chansons des récents albums, sera le tout premier du groupe au Québec en tête d’affiche. Une fois auparavant, le 2 juin 1965 au vieux Forum, ils avaient chanté leurs succès de palmarès dans le cadre d’un Dick Clark Caravan of Stars, tournée à multiples vedettes menée dans des conditions inimaginables aujourd’hui. Pas de moniteurs, pas d’autre système de son que celui de l’amphi sportif, la galère. Souvenirs de Colin Blunstone : « Je crois fermement que personne ne m’a entendu chanter. J’aurais pu mimer… Le véritable plaisir pour nous était de côtoyer les vedettes américaines que nous admirions, Del Shannon, Little Anthony… » Rod Argent : « Il y avait si peu d’argent que nous alternions entre nuit d’hôtel et nuit de route en autobus. Mais nous étions jeunes et robustes. Je me souviens qu’au milieu de la nuit, au fond de l’autobus, souvent une note s’élevait, mmmmmmm : c’était Mel Carter qui donnait le signal. Et puis des harmonies s’ajoutaient et bientôt, on était en plein gospel. Fabuleux. »


« Mais l’envers de cette merveilleuse cohabitation avec les artistes noirs était de constater la ségrégation qui régnait en Amérique. Une fois, on était tous entrés dans un restaurant, j’avais mon bras autour des épaules de l’une des Velvelettes [girl-group de Motown], et Colin aussi, et un silence de mort nous avait accueillis. » Pas de ça au Métropolis jeudi. Pas de Velvelettes non plus. Blunstone : « Je me souviens très bien de Montréal, vous savez ? Pas seulement le spectacle, avec les Herman’s Hermits en haut de l’affiche, qui suscitaient une réaction incroyable : j’y avais de la famille. Est-ce que vous étiez là ? » Gilles Valiquette était là. J’étais couché rue Olier quand les Zombies sont montés sur scène. Il faut dire que j’avais quatre ans. Jeudi, juré craché, si je pars avant la fin, ce sera évanoui, sur une civière, pendant She’s Not There.