Jamais sans Vanessa, Hendrix, Bieber

La reconnaissance pour nos hymnes d’adolescents va au-delà du désir de revisiter le passé.
Photo: Odilon Dimier Altopress/Newscom La reconnaissance pour nos hymnes d’adolescents va au-delà du désir de revisiter le passé.

«Qu’importe votre âge, la musique que vous écouterez le reste de votre vie est probablement celle que vous écoutiez pendant votre adolescence », était-il écrit dans le New York Magazine en janvier dernier, dans l’article « Why You Truly Never Leave High School ». Je vous entends déjà dire : « Ben voyons donc, voire si j’écoute encore du Jefferson Airplane/Gerry Boulet/Hanson en soupant. »


C’est le cas du moins pour Simon Dupuis, 36 ans. Il se revoit à 15 ans, dans sa chambre tapissée d’affiches découpées dans le magazine Fan Club, rembobiner ses cassettes de Vanessa Paradis, des Rita Mitsouko et de Niagara. Ils ont tous migré vers son iPod.


« Ce matin, dans le métro, j’écoutais Vanessa. Du vieux stock, là. Elle est toujours avec moi. » Nostalgie ? « T’es malade. J’étais gêné et mal dans ma peau à cet âge-là. » Non. C’est plus profond.


Sachant que plusieurs des personnes ayant perdu la mémoire à cause de la maladie d’Alzheimer se souviennent des chansons qu’elles écoutaient à 14 ans, comme le remarque Daniel J. Levitin, neuropsychologue, dans son livre De la note au cerveau -L’influence de la musique sur notre comportement, cette reconnaissance pour nos hymnes du secondaire va au-delà du désir de revisiter le passé.


Au téléphone, celui qui dirige le laboratoire sur la perception, la cognition et l’expertise musicale à l’Université McGill, vulgarise ce qu’il prend un chapitre à expliquer : « Durant les 10 premières années de la vie, la mission du cerveau consiste à créer le plus de connexions possibles entre ce qu’il perçoit ; il le fait avec les odeurs, les goûts et aussi les sons. À 14 ans, disons entre 13 et 15 ans, cette mission change et le cerveau émonde les connexions inutilisées. Cela a pour effet d’intensifier les souvenirs et les sentiments vécus à l’adolescence. »


Mélangé aux hormones de la puberté qui gonflent l’importance accordée à tout ce qui se passe dans la vie à cette période, le cocktail est puissant. « Ça explique aussi pourquoi les gens se souviennent des films qu’ils ont vus à cette époque, de leurs amis et des livres lus », ajoute le musicien et producteur de disques pour Santana et Stevie Wonder dans son ancienne vie.


La musique a une influence très tôt sur l’humain ; dans les premiers mois de la vie, il reconnaît les airs entendus dans le ventre de sa mère. À deux ans, l’enfant commence à développer ses préférences musicales - généralement des trucs simples, qui donnent envie aux parents de se péter la tête contre le garde-manger lorsque ça joue.


Le réel intérêt pour la musique se dévelop pe vers 10 ans, et dans les premiè res années de sa majorité les goûts du jeune adulte sont formés. Il n’écoutera peut-être pas que du Elliott Smith ou du Nick Drake toute sa vie, mais il est plus probable qu’il développe une affection pour le folk post-rupture qu’envers le dubstep agressif, mettons.


La musique a une importance particulière dans nos jeunes vies. Elle sert à forger son identité et à distinguer ses goûts de ceux de ses parents. On adopte ses opinions politiques et sociales, on l’invite à partager nos partys autant que nos chagrins. Avec les écouteurs, les artistes (et parfois le top 10 au grand complet) entretiennent une relation particulièrement intime avec nous, une chance dont peu de gens peuvent se vanter.


« Une étude auprès d’universitaires a même démontré qu’au palmarès de leurs activités préférées, écouter de la musique arrivait bien avant dormir et manger », partage Nathalie Gosselin, neuropsychologue et membre extramuros du BRAMS, le laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son de l’Université de Montréal.


Les ados préféreraient même se passer de sexe pendant une semaine que d’être privés de leur trame sonore préférée, rapportait le sondage d’une maison de disques indie du Royaume-Uni. Entre nous, les conclusions sont évidentes, disons que ces « belles années » ne passent pas à l’histoire pour la finesse des galipettes.

 

Une trame sonore pour le film de sa vie


Avec les nouveaux outils technologiques multitâches qui permettent d’envoyer un texto, un courriel, de « foursquarer » et de regarder les clips sur YouTube sans perdre une ligne des Trois Accords, les ados d’aujourd’hui emmagasinent davantage d’heures d’écoute que les autres générations. L’ado d’hier se souviendra du paternel qui demande d’y aller mollo sur les piles AA du baladeur, « parce que ça commence à coûter cher c’t’affaire-là », alors que celui d’avant-hier s’abreuvait de la radio étudiante pour écouter ses chansons à l’époque où le disque était loin d’être compact.


Un collègue quinquagénaire se rappelle qu’au secondaire, les radios ne faisaient jouer qu’une trentaine de chansons tournées en boucle, que tout le monde connaissait. De nos jours, avec la multiplication des styles et des plateformes, il y a, quoi, 721 numéros 1 ? On écoute ce qu’on a envie d’entendre, et c’est plus facile de se protéger de la pop « auto-tunée » et du rock de bar de danseuses.


Ces changements ont un impact sur l’engagement envers la musique, d’après ce que Daniel Levitin observe des étudiants de McGill. « Elle devient une toile de fond à leur vie. Dans les années 1960-80, les gens écoutaient attentivement Hendrix, Dylan et les Beatles, étudiaient les paroles et s’immergeaient dans leur univers. Ce n’est plus aussi commun désormais. La musique est devenue comme une tapisserie auditive. »


Des outils comme Spotify et Songza, la nouvelle coqueluche du genre, alimentent cette trame sonore en donnant un accès gratuit à des centaines de listes déjà préparées selon ses goûts et activités (« chansons tristes, mais qui font pas brailler au bureau », « rock de Trans Am », « ménage du printemps »). Les radios aussi ont adopté des créneaux personnalisés avec les années.


Comme l’humain recherche le confort en vieillissant, il cherche moins à se déstabiliser musicalement après ses jeunes années. Dans De la note au cerveau, Levitin suggère : « Quelle que soit la forme que prennent ces nouvelles technologies, elles devraient à mon avis avoir une fonction “ aventure ” qui permette de régler la proportion de nouvelles musiques que nous entendons et à quel point elles peuvent différer de ce que nous écoutons habituellement. »


À essayer : quand vous faites monter l’ado dans l’auto, offrez-lui de brancher son iPod ou laissez-lui choisir son poste de radio. On m’a dit que ça faisait mal sur le coup, mais que pour se connecter à sa progéniture, ça n’a pas de prix. En plus, vous avez l’air cool. Plus qu’au secondaire, même.

3 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 22 février 2013 08 h 22

    L'ancien temps

    À 14 ans, je me suis acheté «Kind of Blue» du Miles Davis Quintet. Suivirent «Time Out» et «Jazz Samba». Ma sœur écoutait les Beatles et, à la maison, il y avait «Les Pêcheurs de Perles» de Bizet avec le duo Alarie-Simoneau et la neuvième dirigée par Bruno Walter.
    C'était l'ancien temps.

  • Benoît LeBlanc - Inscrit 22 février 2013 12 h 17

    Le spectre...

    Dans mon cas le spectre est un peu plus larg ; j'écoutais le hit parade en 1964, j'avais 10 ans et j'adore encore toutes ces chansons, celles des Beatles mais aussi Herman's Hermits, The Zombies, The Supremes, les groupes de l'invasion britannique, etc. À 14 ans j'ai vu Hendrix, The Cream, Jefferson Airplane, The New Animals... au centre Paul-Sauvé mais j'écoute jamais ces musiques. Certes j'ai été très marqué par la musique que j'ai écoutée entre 13 et 15 ans mais la vérité est que dans mon cas le spectre est plus large : entre 10 et passé 20 ans. J'écoute cependant encore aujourd'hui les musiques que j'ai découvertes à 19 et 20 ans, le folk et la chanson franco. Au vrai, j'ai une liste d'une dizaine de chansons qui m'ont profondément marqué entre 15 et 17 ans, des choses qui jouaient à CHOM seulement : Joni Mitchell, Van Morrison, la chanson Witchitaito, etc. Mais j'écoute rarement ces musiques, je préfère la chanson française poétique, les musiques du monde et le jazz de La Nouvelle-Orléans.

  • Jean-François Laferté - Abonné 23 février 2013 06 h 25

    Ne pas perdre l'ouie...

    Mon premier disque "Grand Funk Railroad Live" acheté au Miracle Mart sur Jean-Talon à 6.99$.
    Mon dernier disque acheté "Jonsi and Alex, Riceboy sleeps" acheté sur iTunes à 9.99$
    Entre les deux du Ferré,Brel, Gil Evans,Miles, mais aussi du Ti-Guy Émond,du Michèle Richard et que dire de l'étiquette Glacial Movements qui donne la voix(!) à la glace!
    Non ne me prenez pas mon ouie trop de musique à découvrir.....
    Jean-François Laferté
    Terrebonne