-M- en ouverture de Montréal en lumière - Bienvenue dans son Îl

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	«On a des projets jusque dans la nuit», dit Matthieu Chedid la veille de son spectacle au Métropolis.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Bertrand Guay
«On a des projets jusque dans la nuit», dit Matthieu Chedid la veille de son spectacle au Métropolis.

Matthieu Chedid ramène son « superguitarehéros cartoonesque » au festival d’hiver du coeur de l’île, pour présenter jeudi et vendredi le spectacle de l’album Îl : oui, ça rime, c’est exprès. Deux fois deux grosses heures et demie de « mojo », promet-il. Voici déjà quinze minutes au bout du fil.

Matthieu Chedid aime les mots porteurs, avec lesquels il peut jouer à l’infini. Ça fait combien d’années qu’on aime à dire qu’on aime -M-, son alter ego aux mille déclinaisons et variantes ? Une quinzaine, au moins. Et voilà qu’il nous refait le coup avec ce septième album intitulé Îl. Avec l’accent circonflexe en trop ou le e retranché, c’est comme vous voulez. « Ces mots, ce sont des petites portes ouvertes à l’imaginaire de chacun, commente l’ami frisé à son extrémité du combiné. Ça ouvre à des possibilités très ludiques, et parfois très enfantines, même. »


Et à l’analyse. Îl ? Mot inclusif et exclusif à la fois. Îl comme dans l’île où l’on se réfugie, l’intérieur de soi. Ou dont on voudrait parfois s’échapper pour toucher autrui. On pense au poète du 17e, John Donne, et son No Man Is An Island. On pense à Simon Garfunkel et leur refrain quasiment schizo de 1966: « I am a rock/I am an island/And a rock feels no pain/And an island never cries ». -M-, lui, dans la première chanson d’Îl, qui s’intitule Elle, est plus flou : « Îl est une lune/Perdue dans un désert ». Mais encore ? « Îl, continue-t-il au bout du fil, c’est aussi pour moi la possibilité de parler de -M-, avec une petite distance et beaucoup d’affection. Îl est un peu mon lieu d’utopie, de poésie, inspiré de l’île de la Réunion, d’ailleurs, dont la culture est très fusionnelle. Un peu mon île idéale. »


La chanson boni de l’album, qui a pour titre L’île intense, évoque cette terre volcanique : « Dans la fournaise/J’ai retrouvé/Ce bout de love/Délavé […] Du battant des lames/Au sommet/Des montagnes/Elle m’accompagne… » Lieu de paix, lieu d’éruption potentielle : microcosme du monde. L’album est pareil, moitié chansons de sable entre les orteils, moitié chansons coups de pieds, riffs agressifs. « C’est l’équilibre naturel. Où que l’on soit, l’explosion menace, c’est lié à la vitalité des choses. Pas nécessairement de la violence, mais quelque chose d’animal. Plus j’avance dans ma vie de musicien, plus j’ai envie de développer cet instinct, ce qui n’appartient pas au mental, mais à l’urgence. »


Laisse-toi aller, c’est le mojo


Ces « ondes animales », Îl en parle dans une autre chanson de l’album, l’irrépressible Mojo. À base de guitare imparable et riffs archétypes, on y exalte l’aura de l’être désirant : le mojo que chantait déjà Muddy Waters en 1957 dans Got My Mojo Working. Chedid en a tiré pour son -M- un clip brillamment efficace, chorégraphie de rue invitant l’imitation (il en existe une chouette version avec Monique Giroux en -M-, c’est dire). « C’est un mot qui est à nouveau investi de sens par la nouvelle génération pour désigner une attitude positivement sexuée, et je le trouve très parlant. C’est mon lien avec l’esprit du blues. » Il me signale qu’une nouvelle compilation d’inédites de Jimi Hendrix contient un Mojo Man. Incontournable Hendrix dans la galaxie -M- : tous les grands guitaristes n’ont-ils pas le mojo ? « Tous les power trios de rock aussi, je dirais. Nous jouons à trois sur ce disque et dans cette tournée, et nous y trouvons une énergie brute assez incroyable, qui me ramène à Cream et au Jimi Hendrix Experience, bien sûr, mais également à ce que font - à deux ! - les Black Keys. C’est une façon différente d’attaquer, de remplir l’espace, qui me plaît beaucoup. »


Et c’est ce spectacle-là qu’on aura au Métropolis jeudi et vendredi, coup d’envoi et coup de force de Montréal en lumière. « Ça vous met vraiment à l’épreuve dans la performance, dans la puissance. Avec moins d’instruments, on a parfois beaucoup plus d’impact. La sensation qu’on a de jouer au sein d’un power trio est très, très animale, justement. C’est au plus proche de ma définition du rock. »


Johnny sois bon


Je ne peux m’empêcher de lui parler de Jamais seul, l’album du retour de Johnny Hallyday en 2011, qu’il a réalisé, en plus de jouer et chanter avec l’idole. Drôle de choc entre Johnny le roi du premier degré et Chedid le maître du second : « Autant j’aime les décalages, autant j’aime ce qui est primaire, les gens très entiers. Et Johnny est un animal rare, qui a toujours eu le mojo : je suis très fier de ce qu’on a fait ensemble. »


Je ne peux pas non m’empêcher d’évoquer ses premiers passages en ville, dans ce Spectrum qu’il a maintes fois embrasé (jusqu’à y enregistrer un disque en août 2004), et dont il ne reste même plus de cendres. « Je pense évidemment à la joie que j’éprouvais dans cette salle qui était pour moi l’âme de Montréal, mais sans nostalgie, en me disant que la vie bouge, change, et qu’il faut s’adapter toujours. Mais revenir chez vous, c’est surtout la sensation de me retrouver au début de -M-, dans un lieu de démarrages, toujours neuf. Et de fait, cette tournée est toute neuve, et c’est au Métropolis qu’on vient l’éprouver. » Il se pourrait qu’on veille tard. « On a des projets jusque dans la nuit. »