Rock’n’roll hécatombe

Tony Sheridan aura été le seul rockeur d’Angleterre que les jeunes et intransigeants Beatles respectaient.
Photo: Tony Sheridan aura été le seul rockeur d’Angleterre que les jeunes et intransigeants Beatles respectaient.

Reg Presley, Shadow Morton, et maintenant Tony Sheridan : en une dizaine de jours, l’histoire du rock a perdu des témoins de première ligne, qui méritent plus que l’entrefilet d’office.


D’abord Reg Presley, parti le 4 février, à 71 ans. Reg le grand p’tit chanteur des Troggs, groupe britannique éminemment cool du milieu des années 1960 : Wild Thing, I Can’t Control Myself, Love Is All Around, c’est lui, c’est eux. Des milliers de groupes de garage et toute l’engeance punk doivent attitude et grognements lascifs au fier Reg, à commencer par nos propres Hou-Lops. Un incroyable personnage : naître Reginald Maurice Ball et s’affubler du patronyme d’Elvis, il fallait l’oser. Même Bruce Springsteen, sur son site, lui a rendu hommage. Allez voir les clips sur YouTube : un phrasé traînant, un timbre d’éternel garnement, une musique à la fois extrêmement pop et brutale. Important, Reg Presley.


Et George Francis « Shadow » Morton, alors ! Mort samedi dernier, lui, à 71 ans aussi. Producteur, réalisateur, auteur-compositeur, il fut l’un de ces fabuleux mégalos visionnaires des grandes années du Brill Building, la ruche à succès du New York pré-Beatles : pas aussi connu que le notoire Phil Spector, ou les cultissimes Lee Hazlewood et Joe Meek, mais presque aussi fort dans la fabrication d’un son unique. Les Shangri-La’s, ce groupe de filles aux moues dédaigneuses et au look étudié (beaucoup de cuir, à l’image de leur grand succès Leader of the Pack, avec une chanteuse qui préfigurait Madonna), c’était un peu beaucoup sa création. Il leur écrivit ce qu’on appela des « teenage soap operas », poussant au paroxysme le tragique à coup d’effets sonores : on lui doit les extraordinaires Remember (Walking in the Sand), I Can Never Go Home Anymore et presque tout ce qui sortit sur l’étiquette Red Bird, mais aussi la version de You Keep Me Hangin’On par Vanilla Fudge, et le superbe arrangement de Society’s Child, premier succès de Janis Ian en 1967 (encore une tragédie de trois minutes, sur fond interracial). Important, Shadow Morton.


Et Tony Sheridan qui part à son tour, le même jour, à 72 ans. Notez : tous le même âge, les pionniers de l’âge d’or du rock : on en a pour des années d’hécatombe. Tony Sheridan ? Mais si, celui-là même qu’accompagnèrent les jeunes Beatles du temps qu’ils faisaient leurs classes rock’n’roll à Hambourg. Un rockeur à la Elvis, au moins aussi bon que les autres Elvis putatifs de l’Angleterre fin fifties début sixties : Billy Fury, Cliff Richard et compagnie. Et fortiche guitariste, en plus. C’est lui que le fameux chef d’orchestre Bert Kaempfert remarqua et produisit sur disque en 1961 (puis à nouveau en 1962), avec les Beatles derrière, premières sessions professionnelles. En sortit surtout une chanson, version enlevante du morceau trad My Bonnie (Lies Over the Ocean), qui fit son chemin jusqu’au magasin de disques d’un certain Brian Epstein… concours de circonstances mythique dont on connaît la suite.


Sheridan demeura rockeur de club, et ne vécut pas toujours bien la petite gloire qui lui valut sa note de bas de page dans l’épopée Beatles. Mais il en fit néanmoins son pain et son beurre, tel le batteur de la première époque Pete Best, et fut jusqu’à ses derniers mois un incontournable des conventions et autres réunions de la grande famille beatlesque. Paul McCartney évoquait lundi l’ancien combattant de Hambourg : « Nous allions régulièrement le voir jouer et nous admirions son style. » Peut-être faut-il surtout se souvenir de ça : Tony Sheridan aura été le seul rockeur d’Angleterre que les jeunes et intransigeants Beatles respectaient.

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