Concerts classiques à New York - Un Parsifal ouvert sur le monde

Du Parsifal de François Girard, on retiendra la symbolique et l’utilisation judicieuse de la vidéo. Ci-dessus, Jonas Kaufmann (Parsifal) récupère la lance sacrée des mains de Klingsor, l’esprit du mal.
Photo: Ken Howard Metropolitan Opera Du Parsifal de François Girard, on retiendra la symbolique et l’utilisation judicieuse de la vidéo. Ci-dessus, Jonas Kaufmann (Parsifal) récupère la lance sacrée des mains de Klingsor, l’esprit du mal.

Décoder Parsifal, le dernier opéra de Richard Wagner, est chose fort délicate. Décrypter, à travers sa forêt de symboles, le spectacle de François Girard, qui a connu sa première présentation au Metropolitan Opera, vendredi dernier, n’est pas chose aisée non plus.

Après la toute première série de spectacles, à Lyon, les commentateurs ont beaucoup insisté sur les allégories écologistes et la symbolique des coulées de sang. Mais le spectacle est beaucoup plus multiforme, d’autant que chacun, selon ses propres perspectives, peut y puiser comme dans un bar ouvert.


Le Parsifal de Girard est humanisé. Il nous parle et il parle de nous. Il évoque une dégénérescence de la nature, certes, mais surtout une société en déséquilibre et en fracture, cette dernière matérialisée par une crevasse terrestre qui se fait jour au premier acte. Par la compassion, l’éveil, la maîtrise de l’intellect et des sens, la plaie peut être cicatrisée, la nature reverdir, l’eau couler, la société redémarrer. Si Parsifal était un concept, plutôt qu’un personnage, il deviendrait équilibre, yin et yang.


Dans l’oeuvre de Wagner, Parsifal purge le Ring. Il n’y est jamais question de domination par la richesse. Très symboliquement, Girard renforce cette purge : Klingsor attaque Parsifal dans le dos. Siegfried est mort ainsi, sous les coups de Hagen, mais Parsifal, éveillé et pur, arrête la lance et récupère le pouvoir. Dans le Ring, après la destruction, Brünnhilde se jette dans les flammes, alors que, dans le Parsifal de Girard, après la régénérescence, Kundry soulève le calice, un geste qui suffira - avec l’absence des prés fleuris et des châteaux qui s’écroulent - à outrer les fanatisés et à provoquer quelques huées. Mais le geste est fort : hommes et femmes engendrent le renouveau.


Consensus


Le Parsifal de Girard est consensuel. Comment ne pas l’aimer ? Les écolos y voient le reverdissement de la planète et la conscience écologique ; les athées repèrent nombre de pieds de nez à la religion par des gestuelles ésotériques stylisées ; les chrétiens ne manqueront pas de noter les incontournables images religieuses quasi christiques ; d’autres se réjouiront de l’accumulation de références orientalisantes dans la manière dont les corps se meuvent.


Ce que j’en retiendrai surtout, c’est l’utilisation poétique et évocatrice de la vidéo pour décloisonner le théâtre et faire un Parsifal à l’espace infini, où éléments, textures et couleurs relaient et symbolisent le propos. Tout est à multiples tiroirs. Par exemple, le décor de l’acte II, intérieur de la crevasse vue à la fin de l’acte I, mais aussi évidente figuration vaginale, où, dans le sang, Parsifal résoudra, face à Kundry, la problématique sexe-pouvoir-péché. Une Kundry plus insidieuse que tentatrice torride, hélas.


On peut gloser ad libitum, mais on peut résumer en disant que Girard et son équipe réussissent, car leur spectacle laisse les divers messages de Parsifal se déployer. Ainsi, l’idée-clé de compassion (Mitleid) se niche dans un regard fort, celui de Parsifal sur Amfortas souffrant à l’acte I. On espère que le cinéma le captera, de même qu’il saisira la poétique des éclairages.


Sur les chanteurs, nous nous sommes exprimés dans notre compte rendu sur ledevoir.com, samedi. Jonas Kaufmann est Parsifal, physiquement et vocalement. Sa scène suivant la grande révélation du baiser, alors qu’il fait siennes les douleurs d’Amfortas, est inoubliable. La Kundry de Katarina Dalayman, peu aguicheuse, brûle vocalement du feu wagnérien, de même que l’Amfortas de Peter Mattei. Nikitin est un Klingsor impressionnant, mais vociférant par syllabes. Je ne suis pas un fan du style, contrairement à celui de René Pape (Gurnemanz), dosant avec une science sans équivalent les dynamiques, pour appuyer sur les paroles les plus signifiantes. De Titurel, on entend, hors champ, la voix amplifiée, comme pour Samiel du Freischütz de Weber. C’est un choix que je n’ai pas décodé, à moins que Titurel ne figure Dieu le père, ce qui serait étrange dans une vision déchristianisée.


Daniele Gatti a reçu quelques bruyantes ovations émanant du côté jardin. J’aurais préféré qu’il fasse jouer l’orchestre ensemble dans le prélude, qu’il souligne les choses moins grassement et qu’il refuse ces détestables cloches de synthétiseur.

Metropolitan Opera : Parsifal
Opéra de Richard Wagner. Jonas Kaufmann (Parsifal), René Pape (Gurnemanz), Peter Mattei (Amfortas), Katarina Dalayman (Kundry), Evgueni Nikitin (Klingsor). Direction : Daniele Gatti. Mise en scène : François Girard. Décors : Michael Levine. Vidéos : Peter Flaherty. Vendredi 15 février. Diffusion en direct au cinéma, le 2 mars à 12 h.

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