Avec ses mains

Dans la chanson-titre du disque, Juste un autre beau rêveur, Mario Peluso raconte comment il est arrivé à Montréal dans les années 1980 avec ses rêves...
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans la chanson-titre du disque, Juste un autre beau rêveur, Mario Peluso raconte comment il est arrivé à Montréal dans les années 1980 avec ses rêves...

Le nouvel album de Mario Peluso, Juste un autre beau rêveur, est au moins aussi réussi, poignant et valeureusement country-folk-rock que les cinq autres. Meilleur, même, bon comme un bon Neil Young : presque toutes des chansons d’écorché vif, encore et toujours, mais particulièrement parlantes. Dont celle-ci, Quelqu’un, véritable prière du désillusionné : « À quoi bon jouer l’autruche / La route est parsemée d’embûches / Que faire avec tout cet amas / De rêves brisés, et de combats / Affligé par un mal profond / Je suis en peine d’inspiration / Que Dieu me protège et me bénisse / Que le Diable en personne me punisse / Que quelqu’un sauve mon âme… »


C’est celle-là qu’il me chante en premier, alors qu’on s’installe autour de sa table de cuisine. Splendide cuisine, superbe maison à Tétreaultville. J’accuse le coup : est-on chez lui ou chez un ami en moyens ? Chez lui. Explication : l’argent était là, héritage du côté de sa blonde, et la maison, pas trop chère; Mario a pour ainsi dire refait l’intérieur et toute une aile à l’arrière, un an de rénos majeures. « Tu t’attendais pas à ça, hein ? », sourit-il, pas peu fier. Je m’attendais à un demi-sous-sol meublé, un nulle part rock’n’moche où il vivoterait et nourrirait son malheur. Sur l’air de pas mal de ses chansons des 16 dernières années : En pleine noirceur, Au café des écorchés, Toujours au même point, etc.


Méchant contraste : ce lieu lumineux respire la santé, pas trace ici du nuage noir qui, croyais-je, le suivait partout et lui pleuvait tout le temps dessus. Je le lui dis : il rit, mais pas trop. « La vérité, c’est que j’ai un peu entretenu ce mythe-là, l’ivrogne fini, le loser irresponsable, l’artiste pas reconnu qui se plaint à la journée longue sur sa table de taverne. Y a eu de ça, mais j’en ai rajouté dans les chansons : mes portraits de losers, c’est pas nécessairement des portraits exacts de moi, c’est aussi des fictions. Mes idoles, c’est Townes Van Zandt, Merle Haggard, Hank Williams, eux autres aussi ils dessinent en noir dans leurs tounes. C’est la raison d’être des chansons, pour moi : exprimer l’extrême. Tu vas au plus loin de toi, au plus loin de ce que t’observes. Tu rentres dans les plaies, et tu creuses. »


Il avait quand même décidé que c’en était assez, après Minuit -5, le cinquième disque pas mieux vendu que les précédents : les spectacles s’espaçaient, la fatalité s’imposait. Et puis, il y a eu des signes de vie : Richard Desjardins - geste exceptionnel - a déterré une chanson de son tout premier disque, Sur mon épaule, pour L’existoire (« le plus grand accomplissement de ma vie, plus encore que les chansons de moi qu’Isabelle Boulay a chantées et qui m’ont fait vivre pendant des années »), et puis Renée Martel a pris Si Dieu n’existe pas pour son dernier disque, Une femme libre. « Après avoir cru que c’était fini, il s’est mis à m’arriver des belles affaires, et arrivé au bout des travaux, ma blonde m’a encouragé, m’a dit de m’installer un local de répétition au sous-sol, et de faire quelque chose avec toutes les chansons que j’avais en stock. Je trouvais la maison belle, ma blonde vraiment cool, et les chansons pas mal bonnes : ça m’a relancé. »


On se dit que c’est peut-être finalement le bon moment, que l’engouement pour l’americana a fini par rejoindre son Amérique à lui, quelque part entre l’Abitibi natale et Tétraultville. « Je pense que j’ai arrêté de me demander si c’était une réussite ou un échec, ma carrière. Ça se calcule pas comme ça. Je pense à la centaine de chansons que j’ai faites avec mon coeur et mes mains, et toutes les cuisines et les salles de bains que j’ai rénovées, avec le même coeur et les mêmes mains (chez l’animateur Marc Denoncourt, notamment), et je me dis que c’est des choses qui durent. Quand on bâtit pour longtemps, on ne peut pas avoir gâché sa vie. »


On se dit aussi que ce qui a le plus manqué à Mario Peluso, considérant la beauté brute du matériel et le soutien constant des chroniqueurs de chanson, c’est une masse critique : aux États-Unis, ses frères de country-folk, un John Prine, un Jimmy Dale Gilmore, ont pu s’établir dans le paysage sans craindre de ne pouvoir enregistrer l’album suivant, faute de following suffisant. À l’heure où Éric Goulet, les Mountain Daisies, Tire le coyote, Chantal Archambault, les soeurs Boulay, Dany Placard, Laurence Hélie - et les vétérans, Patrick Norman, Renée Martel et Paul Daraîche - composent une scène country-folk plus vivante et variée que jamais, le public semble enfin au rendez-vous.


Il le croit. « Dans la chanson-titre du disque, Juste un autre beau rêveur, je raconte comment je suis arrivé à Montréal dans les années 1980 avec mes rêves, “rien dans les poches, moins dans les mains”. Eh ben, je rêve encore. Je rêve de remplir L’Astral avec le show de cet album-là. Le show que j’ai répété dans le sous-sol avec mon band. Je viens de faire trois shows en trois soirs chez nous, au Témiscamingue. Ça faisait longtemps que ça m’était pas arrivé. J’ai trouvé ça plus fatigant à 50 ans, mais la forme revient, c’est pas long. Là, je suis prêt pour la suite. »

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