Pour une chanson…

« Il faut chanter ce que l’on ressent, chanter dans la langue dans laquelle on rêve », croit Louis-Jean Cormier, ex-membre de Karkwa.
Photo: Victor Diaz Lamich Francopholies « Il faut chanter ce que l’on ressent, chanter dans la langue dans laquelle on rêve », croit Louis-Jean Cormier, ex-membre de Karkwa.

Réuni au forum La chanson québécoise en mutation, le milieu québécois de la chanson s’est livré cette semaine à un auto-examen difficile, parfois douloureux. Réactions à vif, cris du coeur : plusieurs disent la chanson québécoise, surtout francophone, en perte de vitesse. Mal réel ou perception tronquée d’une réalité en plein changement ?

Au Québec, la chanson a acquis un statut quasiment sacré, porte-voix d’une identité, d’une culture francophone en Amérique. Magnifiée par la musique, chaque époque clé de l’histoire du Québec a été bercée par un refrain : la Révolution tranquille par les mots de Félix Leclerc, l’éveil nationaliste par le pays chanté par Vigneault et le retour à la terre par la guitare des Séguin et autres chantres d’un nouvel âge qui puisait allègrement dans l’ancien.


Aujourd’hui, on s’inquiète de voir la chanson francophone perdre du terrain au profit d’une soupe anglophone mondialisée, omniprésente à la radio, au petit écran et sur Internet. « J’ai mal à ma chanson, ma chanson est malade », disait cette semaine Alan Côté, directeur du Festival en chanson de Petite-Vallée et administrateur du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), organisateur de ce forum. Mais au-delà des craintes verbalisées par certains diffuseurs et auteurs-compositeurs-interprètes, que disent les chiffres ?

 

L’air ne fait toujours pas la chanson


Le déclin de l’assistance aux spectacles de chanson francophone, qui se faisait épisodique depuis 2004, a atteint un creux historique en 2011. Le recul a été de 24 % par rapport à 2010, tandis que la chanson anglophone connaissait une embellie de 42 %. De quoi semer la panique chez tous les promoteurs de la chanson d’expression française. « Il semble y avoir une tendance à la baisse. Mais huit ans, c’est très court comme recul. Le succès de la musique anglophone est surtout dû au passage d’artistes étrangers qui ont rempli de très grandes salles. La venue de U2, à elle seule, compte pour 10 % de l’assistance aux spectacles de musique anglophone en 2011. On risque de voir la même chose en 2012, avec les prestations données sur les Plaines par Madonna et Roger Waters avec The Wall », soutient Claude Fortier, chargé de projet à l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ).


Difficile de dire si cette tendance à la baisse va se maintenir, car les chiffres font du yo-yo, à la faveur d’épiphénomènes annuels. Ce qui semble clair par contre, c’est que le ressac vécu dans le secteur de la chanson (1,1 million de spectateurs en 2004 versus moins de 700 000 en 2012) est plus marqué que celui subi par tous les autres arts de la scène.


Reste à voir si la popularité récente des Arcade Fire, Simple Plan, Patrick Watson et autres chanteurs anglophones québécois contribue, comme le disent certains, à gruger l’assistance francophone. « Ce ne sont pas nécessairement des vases communicants. Mais c’est sûr que la présence de shows anglophones de très grande ampleur, venus de l’étranger, pourrait avoir un impact sur la présence aux spectacles francophones. Ça reste à vérifier », avance de façon prudente, le statisticien.


Une théorie que Laurent Saulnier, programmateur des Francofolies de Montréal et ex-chroniqueur musical, ne craint pas d’affirmer. À son avis, il est clair que les efforts redoublés d’Evenko pour remettre Montréal sur la route des stars internationales de la pop jouent sur l’offre culturelle, particulièrement dans la région métropolitaine. « Quand, dans la même saison, on regarde tous les artistes étrangers qui défilent au Centre Bell, cela crée une concurrence très vive. Si quelqu’un sort 300 $ de sa poche pour une soirée, on peut penser qu’il lui en restera moins pour voir autre chose », estime-t-il.


Changement de gamme


Mais la vraie question, relance Laurent Saulnier, est de savoir de quoi on parle exactement quand on affirme que la « chanson » québécoise se porte mal. « Est-ce qu’on parle du chanteur traditionnel qui arrive en scène en grattant sa guitare ? Est-ce que la chanson, ça inclut le rock, le hip-hop, la soul ? Parce que si on élargit la notion de chanson à tous ces genres musicaux, on peut dire que la chanson québécoise se porte assez bien », insiste-t-il, rappelant les succès de nombreux groupes hip-hop, comme Manu militari, Alaclair Ensemble, et rap, comme Loco Locass et Samian. « Oui, il faut sauvegarder la culture d’ici, mais il faut peut-être redéfinir la chanson en des termes plus contemporains », croit Saulnier.


Les modèles ont changé, et dans la foulée, les genres musicaux se sont multipliés, diversifiés, pour répondre aux goûts éclatés des amateurs de musique, estiment d’autres observateurs de la scène musicale. Outre les grands succès populaires, le marché s’est tourné vers les publics de niche, très fidèles mais plus réduits. Une réalité économique que renforcent les nouveaux modes de consommation de la musique sur les réseaux sociaux et les sites spécialisés sur le Web.


« Je sourcille quand on dit que la chanson est en crise. Dans les réseaux émergents, il y a des groupes francophones très intéressants, comme Philippe B, Avec pas d’casque ou Les Trois Accords. Avec Internet, les succès sont extrêmement nichés et les auditoires réduits. Il n’y a plus 100 000 personnes qui vont se retrouver sur le mont Royal pour écouter un groupe », estime Félix B. Desfossés, historien de la musique et recherchiste à l’émission Bande à part de Radio-Canada.


À son avis, la présence de groupes anglophones québécois et de francophones chantant en anglais a toujours été une particularité du paysage musical québécois. « On oublie le succès qu’ont eu Men Without Hats et The Box dans les années 80, ceux de Bran Van 3000. C’est vrai qu’il faut s’inquiéter du recul français. Mais, à part Simple Plan, peu de francophones le font [chanter en anglais] et c’est accorder beaucoup d’importance à quelque chose qui a toujours existé », dit-il.


Au forum, cette semaine, le témoignage senti de Pascale Picard, auréolée de deux Félix en plus de 300 000 copies vendues de son premier album Me, Myself Us, est venu à ce titre remettre les pendules à l’heure. « Au Québec, il y a un préjugé négatif contre ceux qui chantent en anglais. À mon deuxième album, j’ai vendu 30 000 copies, et tout juste 10 000 pour le dernier, en 2011. »

 

Les enfants d’un siècle fou


En plus de facteurs économiques, des facteurs démographiques pourraient expliquer en partie les secousses vécues par la chanson francophone. Au micro, lors du forum La chanson québécoise en mutation, les têtes grises étaient plus nombreuses à décrier la perte de vitesse de la chanson francophone. Les jeunes, moins alarmistes, se montraient heureux du succès de leurs comparses anglophones et plus préoccupés par la difficulté de pouvoir vivre de la chanson. On parle de chanson en mutation, ne serait-ce pas la société tout entière qui vit cette mutation ?


Les jours heureux où les Beau Dommage et les Harmonium de ce monde ralliaient la jeunesse entière sont du passé, estime le chroniqueur de Bande à part. « Il y a 30 ans, la masse critique des jeunes qui écoutaient ces groupes avait le plus fort poids dans la population. Aujourd’hui, les jeunes sont moins nombreux et sont devant une offre musicale hyperdiversifiée », croit-il.


Avec seulement 52 % de francophones dans la population montréalaise, il ne faut pas s’étonner que cela se répercute sur l’assistance aux spectacles d’expression française, ajoute Laurent Saulnier. Les maux de la chanson sont le reflet des changements qui bousculent la société québécoise tout entière.


« Les chansons de la Révolution tranquille ont été consacrées par le peuple. La chanson chantait le pays, elle chantait les passages de la vie. Il y a une correspondance entre celui qui chante la chanson et celui qui l’écoute. Si on chante plus en anglais, c’est peut-être qu’on est en train de changer de langue », s’inquiète André Gaulin, professeur émérite à l’Université Laval et auteur d’une anthologie de la chanson québécoise.


Ce spécialiste rappelle que la « chanson à texte », même dans ses plus belles années, n’a jamais réussi à rallier plus que 5 % du public. « On oublie que la musique la plus populaire, c’était celle des Classels et d’autres groupes. Si la chanson à texte a marqué l’histoire du Québec, c’est qu’elle était portée par une cause politique », dit-il, déplorant que les institutions du savoir, comme les universités, aient délaissé l’étude de la chanson.


Pour un Michel Rivard qui faisait vingt fois le Spectrum dans les années 80, on retrouve peu d’équivalent dans les années 2000, sinon les Marie-Mai et rares autres star académiciens qui réussissent à remplir le Centre Bell et les arénas en région. « Est-ce moins glorieux de voir Marie-Mai remplir le Centre Bell trois soirs de suite ? Quand je vois son impact sur la jeune génération, je ne le pense pas. C’est un peu grâce à elle que certains jeunes continuent d’écouter de la musique en français », pense Laurent Saulnier, qui croit qu’on erre en minimisant l’importance de la pop francophone dans la culture en général.


Le nerf de la guerre


Chose certaine, à l’ère d’Internet, la diffusion est le nerf de la guerre. Et l’industrie de la musique québécoise peine à ajuster ses pendules et à rejoindre ses publics. La popularité se mesure encore trop souvent au nombre de disques vendus et des palmarès des radios commerciales qui, frileuses, continuent de diffuser ce qui plaît à « Brault Martineau », comme le disait un intervenant cette semaine. Autre problème, seulement 10 % des spectacles de chanson prennent les routes du Québec, soit 27 l’an dernier sur la masse des 270 spectacles de chanson produits.


La débandade du marché du disque, passé de 13 millions de CD vendus en 2004 à 7,2 millions en 2012, affecte au surplus davantage les produits québécois que le reste de l’offre musicale. Contrairement au reste du pays, encore 70 % de la musique achetée au Québec l’est sous forme de CD ou d’autres supports physiques. Les produits québécois représentent encore la moitié des ventes de disques, mais seulement le tiers des ventes de produits numériques et 8 % des pistes achetées individuellement. Ce retard à embrasser la réalité numérique pourrait être fatal pour la chanson québécoise. « Dans l’optique d’une chute constante du nombre de CD vendus, cela place les produits québécois à risque pour l’avenir », explique Claude Fortier, de l’OCCQ.


Lors du forum, Louis-Jean Cormier, membre de Karkwa, et Guillaume Déziel, gérant de Mister Valaire, ont martelé l’importance de prendre le virage numérique pour donner des ailes à la production musicale québécoise. « En 2013, la diffusion joue un rôle crucial dans l’avenir de la chanson. Internet offre des possibilités incroyables ; il reste à trouver comment en tirer des revenus. Piquer la curiosité des jeunes, c’est assurer un avenir à la chanson d’ici », estime Louis Jean Cormier.


Sur la façon de rejoindre les jeunes, les avis sont plus que partagés. Pour une Monique Giroux, animatrice de radio et pasionaria de la chanson, qui plaide pour l’inclusion au plus vite de chansons francophones dans les cursus scolaires, d’autres expriment de gros doutes. « Si on le fait dans une perspective historique, comme on parle de Samuel de Champlain dans l’histoire du Québec, je ne préfère pas, dit Laurent Saulnier. Est-ce que la chanson du groupe hip-hop Manu militari a moins de valeur que celle de Richard Desjardins ? Il faut parler aux jeunes de chansons qui les touchent. Il faut vivre avec le son de 2013 ! »


Louis-Jean Cormier, qui poursuit une carrière autant en français qu’en anglais, notamment aux côtés de Patrick Watson, a diplomatiquement répondu cette semaine à ce délicat dilemme. « Il faut chanter ce que l’on ressent, chanter dans la langue dans laquelle on rêve. »


Le problème est peut-être, justement, que l’on rêve de moins en moins en français…

***

La chanson en quelques chiffres

Part de la chanson francophone dans l’ensemble des spectacles de chanson au Québec:

54 % en 2005
45 % en 2009
33 % en 2011

Assistance aux spectacles (nombre total de spectateurs)

Chanson francophone: 953 000 en 2004, 664 000 en 2011
Chanson anglophone: 1,1 million en 2007, 1,34 million en 2011

Vente de produits musicaux québécois


50 % sous forme de CD et d’autres supports physiques
33 % sous forme d’albums numériques
8 % sous forme de pistes numériques

Vente de CD

50% des cd vendus sont des produits québécois

Part du marché francophone dans l’ensemble des produits musicaux québécois

84 % en 2004
58 % en 2010
73 % en 2012

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Ce texte a été modifié après publication

5 commentaires
  • André Martin - Inscrit 9 février 2013 09 h 11

    Une raison principale et deux sous-raisons.

    D'abord, les sous-raisons: nos créateurs musicaux sont en panne d'inspiration, dans la forme et dans le fond. Juste pas assez différents et bons. Pour l'explosion d'un Hostid'show et artistes dérivés, il n'y a plus que des groupes copiés-collés plutôt américains et qui chantent en franglais (en anglais ou en français, c'est plate), un cheptel de chanteuses clonées et interchangeables, et bien sûr quelques exceptions notables, du genre Arcade Fire, mais encore très loin de la cuvée Charlebois-Offenbach des seventies.

    ... et la raison principale: les québécois n'ont plus le goût de ce qu'ils sont. Le printemps érable nous l'a confirmé: gratuité et argent facile (Dire Strait: Money for Nothing), une vague poutine écologique et mondiale, et beaucoup de bebelles, dites intelligentes, pour faire beaucoup de copy-collés.

  • Denis Paquette - Abonné 9 février 2013 10 h 55

    La chanson un monde de contraste obligé

    La chanson a besoin de contrastes pour prendre toute sa place, apres les chansons propres, les chansons sales, apres les chansons politiques les chansons apolitiques apres le gros roc, les balades, apres les chansons a textes, les chansons a rytmes. apres les chansons songer, les chansons simples, apres la grande musique, la petite musique, apres avoir écouté quelque chose de tranquille j'ai envie d'etre brassé, apres avoir écoute quelque chose de fleur bleu j'ai envie d'une chanson roff, apres une chanson roff, une belle cantatriste presque parfaite, apres une chanson intimiste une machine a me faire sauter les neurones
    En chansons, il faut faire attention aux mimérismes, ca appauvrit tout lemonde

  • France Marcotte - Inscrite 9 février 2013 10 h 58

    Mais de quoi parle maintenant la chanson?

    Imaginons un monde en crise, une humanité menacée, la corruption qui règne, l'argent comme condition à tout, des cultures minoritaires menacée, un environnement en danger...
    De quoi dans un tel monde, les artistes parleraient-ils pour agir à leur manière et selon leurs compétences, se sentant concernés?

    Les artistes de la chansons suivent-ils l'actualité, se perçoivent-ils comme des citoyens?

    Le monde va mal, le Québec a mal...Et les chansons n'ont pas envie d'en parler pour que ça change?

    Elles travaillent pour qui, pour quoi alors, si elles ne dérangent même plus les pouvoirs?

    Il y a tant de travail qu'elles pourraient faire pourtant.
    Étonnant qu'elles n'en ressentent pas l'envie.

    Par le passé les chansons ont fait beaucoup pour l'évolution des peuples (on n'a qu'à penser à l'importance de la musique dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis).

  • Romain Tremblay - Inscrit 9 février 2013 11 h 48

    Pas encore...

    À la lecture de ce texte et des quelques chiffres qui l'accompagne, je ressent une surcharge additionnelle sur mes épaules d'amant de notre belle langue française. C'est comme un un clou supplémentaire qu'on vient de planter sur le cercueil de notre identité culturelle. C'est une évidence que personne ne peut ignorer mais trop nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas voir ou bêtement ignorer. Je crains qu'il ne faille nous rendre à l'évidence que nous n'avons pas plus de classe et de dignité que ce qui est nécessaire à remplir la tâche de porteurs d'eau...

  • Gilles Arpin - Inscrit 9 février 2013 14 h 37

    Cherchez l'erreur

    Je lis cet article à 14h40 ce samedi en écoutant 95.1 (Radio-Canada Montréal) qui joue une tounne en anglais.

    La radio francophone qui diffuse inlassablement de la musique autre que française contribue à cet état de chose. Malheureusement...