Parsifal, la bête imprenable

Ci-dessus, Katarina Dalayman et Jonas Kaufmann. Ci-dessous, le metteur en scène québécois François Girard en pleine répétition de Parsifal, l’opéra-testament de Wagner, au Metropolitan Opera.
Photo: François Pesant Le Devoir Ci-dessus, Katarina Dalayman et Jonas Kaufmann. Ci-dessous, le metteur en scène québécois François Girard en pleine répétition de Parsifal, l’opéra-testament de Wagner, au Metropolitan Opera.

Après Der Ring des Nibelungenvu par Robert Lepage et Ex-Machina, c’est un autre metteur en scène québécois qui sera aux commandes d’un nouveau spectacle wagnérien au mythique Metropolitan Opera de New York: François Girard. Le sujet : Parsifal, l’opéra-testament de Wagner. Première : vendredi prochain.

Parsifal est un mystère, un opéra envoûtant et magique. Wagner lui accola la dénomination étrange de «Bühnenweihfestspiel», ce qui peut se traduire par «festival scénique sacré». «Parsifal est l’opéra inmontable», avoue d’emblée François Girard, qui rend un hommage appuyé à son coconcepteur Michael Levine et, surtout, à son dramaturge Serge Lamothe, qu’il décrit comme un «érudit de l’histoire des religions».
 

«Normalement, j’ai de la facilité à lire un texte et à avoir une vision. Mais des concepts pour Parsifal, nous en avons jeté sept ou huit. Je n’ai jamais été confronté à une telle impossibilité : Parsifal, c’est une bête imprenable. Mais je pense que l’oeuvre parvient à filtrer à travers nos propositions.» La mission du metteur en scène est «que le sens de l’oeuvre arrive aux oreilles, au coeur et au cerveau des spectateurs». L’homme qui s’exprime constate qu’en «130 ans d’analyse, Parsifal a résisté à tous les assauts et personne n’a réussi à le mettre dans une boîte».


Le défi ? «Il faut que toutes les couches de sens de Parsifal puissent exister.» À ce titre, François Girard exprime son «aversion totale pour les kidnappings d’oeuvres», ces mises en scène «eurotrash» de gens qui «s’approprient Parsifal pour dire ce qu’ils ont à dire, eux».


L’histoire de Parsifal est celle de la confrérie des Chevaliers du Graal, résidente du château de Montsalvat, qui dépérit car son roi, Amfortas, en succombant au charme d’une femme, s’est fait voler par le magicien Klingsor la sainte lance, qui jadis transperça le flanc du Christ. Klingsor, un ex-postulant refusé par la confrérie, a juré la perte des Chevaliers. Ces derniers attendent l’arrivée d’un innocent au coeur pur qui saura récupérer la lance. C’est là le portrait du jeune Parsifal.


À l’acte II, le pendant féminin de Klingsor, Kundry - femme qui, au pied de la croix, avait ri de la souffrance du Christ -, essaie de pervertir Parsifal aux côtés des filles-fleurs du jardin magique de Klingsor. Kundry lui donne un baiser, mais Parsifal ne cède pas aux tentations. Klingsor vient s’en mêler avec la lance, mais celle-ci se fige et Parsifal s’en empare.


Au 3e acte, un Vendredi saint, après un long temps d’errance, Parsifal, qui a mis Kundry à son service, apporte la lance et la rédemption aux chevaliers. Il devient le nouveau roi.


Apprivoiser longuement la bête


Ce nouveau Parsifal est une coproduction entre l’Opéra de Lyon, le Metropolitan Opera et la Canadian Opera Company. Comme The Tempest de Thomas Adès, spectacle rodé au Festival Opéra de Québec, Parsifal a d’abord été vu ailleurs, à Lyon, en France, en mars dernier.


En entrevue au Devoir, François Girard en est très heureux : «Au départ, la commande émane du Metropolitan Opera, mais le fait que le Met soit un théâtre de répertoire rend difficile une nouvelle création, surtout d’un opéra de près de cinq heures.»


Au moment de travailler à New York, François Girard et son équipe se réjouissent d’avoir pu «mettre en place la machine» auparavant. «Si nous n’avions pas eu de coproducteurs, le spectacle serait plus simple, moins ambitieux.» François Girard est capable ainsi de peaufiner son travail sur les personnages. Il avoue vivre sa «période la plus heureuse» depuis cinq ans qu’il travaille sur Parsifal.


Le succinct résumé de l’action, ci-dessus, permet d’imaginer le nombre d’avenues possibles au chapitre des interprétations scéniques. La plus cultivée fut la conception crypto-chrétienne. C’est cela que Friedrich Nietzsche avait vu initialement, une analyse provoquant sa rupture avec Wagner.


La lecture de François Girard a d’ores et déjà été estampillée par maints commentateurs comme une sorte de plaidoyer écologiste. Interrogé par Le Devoir, le metteur en scène relativise grandement. «Notre point de départ a été : comment rendre pertinent Parsifal aujourd’hui, comment concerner le public avec des questionnements tels que la perte de la spiritualité ou un monde en déclin ? Cela nous a amenés à nous dire :c’est de nous qu’il est question. Nous sommes très proches de l’écriture de Wagner, mais avec une actualisation dans laquelle les personnages sont nés du public.»


Et la métaphore écologiste ? «Il y a une vague allusion, mais ce n’est pas développé. Montsalvat est posé sur une terre desséchée. Mais le torrent, par exemple, est beaucoup plus symbolique. C’est la division entre le monde des hommes et le monde des femmes.»


Parsifal a été souvent vu comme une oeuvre chrétienne, en raison des cérémonies, assimilées à des cérémonies liturgiques. François Girard propose un rééquilibrage et un élargissement spirituel en faveur d’une dimension bouddhiste : «Si l’on se met dans cette pensée, tous les codes sont là. La dualité tentation/compassion du baiser Kundry-Parsifal est le propos central du bouddhisme.» François Girard observe que ce questionnement est posé au centre même de l’oeuvre de Wagner. «Les influences de Schopenhauer sur Wagner sont très explicites, là», remarque-t-il.


Parmi les symboles forts, Girard convoque l’image du sang : «Le baiser de Kundry se fait dans un bain de sang : le sang du Christ, le sang d’Amfortas, le sang de l’humanité souffrante, le sang sexuel», et considère que « la vraie métaphore se révèle au 2e acte».


Pour le metteur en scène québécois, le «vrai propos» est centré sur deux dualités : «dualité tentation/compassion et réconciliation de la dualité homme/femme. Nous séparons dès le départ les femmes des hommes. Après quatre heures et demie de musique, hommes et femmes se rejoignent.»


Contrairement à Robert Lepage pour le Ring, la direction du Met a demandé à François Girard de participer et d’être présent autour de la diffusion de son spectacle. Au-delà de la salle du Metropolitan Opera, les amateurs de partout dans le monde pourront en effet communier avec le spectacle de François Girard en direct de New York dans les cinémas le 2 mars. L’enjeu est important : «Davantage de gens le verront sous cette forme que dans la salle du Met.» Partisan du plan large, François Girard se promet de veiller au grain !


 

Le Devoir