Boogat, le Latino-Québécois qui trace son propre chemin

À travers douze titres, Boogat passe d’une musique latine faite de percussions et de cuivres à un rap électro assez contemporain.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir À travers douze titres, Boogat passe d’une musique latine faite de percussions et de cuivres à un rap électro assez contemporain.

«El Dorado Sunset, c’est comme l’emballage pour que tu comprennes où je suis rendu. Mais j’étais déjà là. » À première vue, Daniel Russo Garrido, de son nom de scène Boogat, peut sembler un peu au-dessus de ses affaires. En fait, s’il peut parler ainsi, c’est qu’il est au contraire terriblement conscient de ce qu’il fait, d’où il est et du contexte dans lequel il évolue.

Son « là », c’est ce premier disque en espagnol, où se confrontent rythmes électroniques, beats hip-hop et musique latine « traditionnelle » dans un mélange terriblement efficace et contagieux. On pourrait voir cet album comme un virage pour Boogat, lui qui a déjà deux disques en solo en français (Tristes et belles histoires en 2004 et Patte de salamandre en 2006) en plus d’avoir participé à l’aventure du collectif Movèzerbe. C’est surtout l’aboutissement de trois ans de travail, de tests, d’observation.


La barbe plutôt longue sur les joues, le regard rieur malgré les prunelles noires, Boogat arrive à notre rencontre et dépose son sac d’où dépassent des bédés - il dévalise régulièrement la Grande Bibliothèque. Né à Québec de parents immigrants, le musicien et rappeur de 33 ans est aujourd’hui père de deux enfants. Fier habitant de Verdun, il est devenu accro à son panier bio, même quand il y a trop de choux et de navets dans le paquet. Mais quand il revient de la garderie, papa Daniel devient Boogat.


La claque !


« Comme artiste underground, hip-hop en plus, je me suis rapidement rabattu à fonctionner avec peu de moyens, en do it yourself, style punk », lance-t-il. Boogat avance alors par essais et erreurs.


La première étincelle qui donne à Boogat l’envie de rapper en espagnol s’allume aux alentours de 2006, alors qu’il joue avec le groupe salsa Roberto Lopez Project, où il découvre un public beaucoup plus dynamique que ce qu’il était habitué de voir dans ses spectacles hip-hop. Puis, en 2010, il collabore avec le DJ producteur Ghislain Poirier, pour qui il fait la trame vocale d’une pièce qui, contre toute attente, aura un certain succès à l’international, en Hongrie, en Suède, en Russie… « La grosse claque que j’ai prise ! Avec cette seule chanson-là, j’ai pratiquement eu plus de presse à l’international qu’avec trois albums en français. C’est sûr qu’il fallait que j’aille dans cette direction-là. »


De 2010 à aujourd’hui, Boogat multiplie alors les mixtapes, peaufine sa musique, ses textes. Pour en arriver « là », avec cet El Dorado Sunset.


« Avant, j’essayais de ne pas déranger, d’être intelligent, j’essayais vraiment de plaire. Avec Poirier, j’ai fait ce qui me tentait de faire. J’ai essayé les beats les plus bizarres, certains inécoutables ou énervants, mais le public a davantage réagi à ça qu’à mes albums d’avant. Je me suis rendu compte que les gens sont ben plus fuckés qu’on le pense. Pour les médias, c’est dur à digérer ou à mettre dans une case, mais pour le public, y’a pas de case, à part “ j’aime ” ou “ j’aime pas ”. »


Et la voie qu’il a choisie fonctionne à merveille. À travers douze titres, Boogat passe d’une musique latine faite de percussions et de cuivres à un rap électro assez contemporain, entre autres produit par Nom de plume, alias Alexandre Bilodeau, de Radio Radio, et Serge Nakauchi Pelletier, de Pawa Up First. C’est donc sud-américain à souhait, mais clairement estampillé « fait au Québec ».


« Je ne peux pas faire de la musique urbaine latine comme si j’étais à Porto Rico ou au Mexique. Ce qu’il y a ici, ils ne l’ont pas là-bas, explique Boogat. Et j’écris pas comme un Latino, j’écris comme un francophone qui parle en espagnol ! J’ai des amis au Mexique qui trouvent ça poétique, mais c’est pas poétique, c’est juste que je suis Québécois. »


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Sur la piste d’un son unique


Quelques jours après la clôture du forum La chanson québécoise en mutation, les propos de Boogat sur la musique québécoise apportent de l’eau au moulin.

Selon lui, le principal problème de la musique d’ici est son manque d’originalité. « Il faudrait peut-être qu’on se dise qu’on devrait élever le niveau. Parce que, géographiquement, on est à une place unique, où il y a une culture musicale. Alors, je ne comprends pas pourquoi les artistes n’essaient pas plus de faire quelque chose qui n’existe pas ailleurs. Il y a quasiment quatre groupes sur cinq dont on peut dire que ça sonne comme tel groupe anglais ou américain, mais adapté pour le Québec. »

Boogat propose non seulement de financer la création de contenus francophones, mais aussi d’outiller les artistes. « Tu fais de l’art et t’es jamais allé à New York, à Londres, à Los Angeles… Peut-être qu’il y a quelque chose là. Montréal, c’est pas la fin, c’est tout petit. Il faudrait qu’artistiquement les groupes soient plus au courant de ce qui se fait dans le monde, et pas que dans le monde francophone. Hé ! j’aurais dû y aller, à ce forum-là ! »