Concerts classiques - Poussif boulevard et odieuse trahison

La chauve-souris de l’Opéra de Montréal a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines, après que le ténor Marc Hervieux eut dénoncé l’utilisation de mannequins sur les affiches qui en faisaient la promotion.
Photo: Yves Renaud La chauve-souris de l’Opéra de Montréal a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines, après que le ténor Marc Hervieux eut dénoncé l’utilisation de mannequins sur les affiches qui en faisaient la promotion.

Jusqu’où peut-on encore descendre ? À Montréal, nous n’avons, hélas, plus une maison d’opéra, mais un tonneau des Danaïdes, qui n’en peut plus de fuir : pas de colonne vertébrale, pas de gouvernance, pas de gouvernail et, désormais, même plus d’éthique artistique.

Ce que l’Opéra de Montréal a fait à Johann Strauss et à son bijou Die Fledermaus (La chauve-souris) est un attentat au bon goût et l’odieuse trahison d’un vrai chef-d’oeuvre. La chauve-souris y est transformée en poussif théâtre de boulevard, chanté sur des vers de mirliton. L’ouvrage y perd irrémédiablement tout son rythme musical, mais aussi toute sa finesse. Les femmes, en général, y sont des dindes qui gloussent bruyamment par anticipation sur des blagues pas drôles et le théâtre est sans cesse forcé.


Transposé dans le Montréal des années trente (pourquoi pas), le spectacle repose sur la vision la plus rétrograde, vulgaire et faussement populiste de l’opérette française. De Johann Strauss, et de l’esprit viennois il n’y a plus rien de rien, ni de la dualité tentation-interdit de la relation Rosaline-Alfred, ni du double sens de l’air hongrois Klänge der Heimat qui s’adresse à l’époux Gabriel, ni de la symbolique de l’affranchissement des barrières sociales dans Brüderlein-Schwesterlein de la fin du bal.


Plus on avance, plus les ficelles deviennent grosses, pour finir en « apothéose » sur le dernier ensemble, façon gangnam style, ce qui aurait pu être drôle si cela ne venait pas après tant de « plouqueries ». À voir ce mépris pour une grande oeuvre, on en vient à comprendre l’ostracisme dont souffre l’opérette ici.


Erreur majeure : ce n’est pas parce que c’est drôle que cela ne doit pas être pris au sérieux. Ceux qui veulent voir ce qu’est Fledermaus, seront inspirés d’acheter le DVD du spectacle de Glyndebourne (2003) mis en scène par Stephen Lawless.


Parmi les points positifs, on citera les décors, justes par rapport à la transposition, les costumes, l’idée d’un préambule donnant clairement le cadre de l’histoire, la rencontre Gabriel et Frank, qui doivent se faire passer pour des Italiens, et trois ou quatre blagues, dont celle sur l’afflux de prisonniers en cravate et la réplique « on se croirait à l’opéra » du gardien de prison. C’est peu, face aux lourdes fadaises et autres idées de « génie », telle l’inutile transformation d’Ida en travesti.


Le plateau, qui nous est vendu comme québécois, ne suscitera pas des excès de fierté. Il permet surtout à l’Opéra de Montréal de réaliser de grosses économies et prive les spectateurs de la distribution à la hauteur de l’oeuvre. La jeune Emma Parkinson en Orlofsky domine tout le monde par sa classe et sa justesse. Alexandre Sylvestre s’en est bien tiré en directeur de prison et s’est révélé un acteur drôle. On s’inquiète du vibrato de Marianne Lambert. Dominique Côté fait un Falke décent et Aaron Ferguson un Blind sans cachet. Tomas Macleay n’a jamais eu de voix, pas plus aujourd’hui, qu’hier ou demain. Chantal Nurse fait une belle apparition en Joséphine Baker.


Quant aux deux principaux protagonistes, Caroline Bleau a fait son maximum, le même qui l’a vue se faire justement écarter au premier tour du Concours musical international de Montréal, et Marc Hervieux, qui a désormais plus de culot que de souplesse vocale, a donné dans le pousse-sons crispé nasalisé pendant deux actes sur trois. De la fosse est sortie une pâte molle, d’où émergeaient de temps en temps d’indiscrètes trompettes de kiosque à musique.


Ironie du calendrier, moins de 24 heures après, Grégoire Legendre, de l’Opéra de Québec recevait à Montréal un hautement mérité prix Opus de directeur artistique de l’année. Vu de Montréal, à Québec, ils n’ont peut-être pas encore les Nordiques, mais leurs motifs de fierté sont les ferments de notre honte.

2 commentaires
  • Daniel Bédard - Inscrit 28 janvier 2013 14 h 17

    Le Gingras nouveau est arrivé

    Votre article ressemble à un règlement de comptes. Qui détestez-vous tant à l'ODM pour vous faire pondre de telles colères?
    À chaque production de l'ODM, c'est la même chose - détestation totale. Mais cette fois-ci votre cuvette déborde ignominieusement.
    Arrêtez de vous faire tant souffrir - évitez l'opéra

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 janvier 2013 22 h 45

    Bravo !

    C'est un petit chef-d'oeuvre de critique.