La chauve-souris, opérette modèle

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	La chauve-souris, interprétée par Marc Hervieux et Caroline Bleau, est l’histoire d’une vengeance, celle d’un dénommé Falke, que son ami Gabriel von Eisenstein a, jadis, ridiculisé.</div>
Photo: Yves Renaud
La chauve-souris, interprétée par Marc Hervieux et Caroline Bleau, est l’histoire d’une vengeance, celle d’un dénommé Falke, que son ami Gabriel von Eisenstein a, jadis, ridiculisé.

À compter de ce soir, l’Opéra de Montréal (OdeM) met au programme La chauve-souris pour quatre représentations, jusqu’à samedi prochain. Pour cette présentation de l’opérette phare de Johann Strauss fils, la première depuis 20 ans, l’institution montréalaise affiche, dit-elle, une distribution « 100 % Québec », où un ténor albertain, un ténor de la Saskatchewan, une mezzo albertaine ainsi que sept chanteurs québécois serviront de faire-valoir à l’irremplaçable Marc Hervieux, du moins à en croire l’image véhiculée depuis une quinzaine de jours par l’OdeM.


Il convient à ce titre de rappeler la (très) petite histoire de ce tsunami dans un verre de champagne, le 9 janvier dernier, où, par une simple poussée d’urticaire médiatisée et une grève perlée unilatérale, Marc Hervieux, artiste invité par une institution trentenaire, a amené ladite institution à pulvériser sa politique de communication en pleine saison.


L’habile saltimbanque a rangé de son côté les rieurs, les naïfs et tous les offusqués du diktat de l’image. Bien joué, l’artiste ! Une interrogation reste ouverte, cependant. Par quel nom peut-on désigner une institution - dont le budget est en partie nourri de fonds publics - qui s’humilie à ce point sur la place publique en jetant aux orties en cinq heures une stratégie marketing préméditée et éprouvée depuis cinq ans ? Quelle est la légitimité d’un conseil d’administration qui, au dire de la direction de la communication de l’OdeM, a endossé pareille décision ? Voilà du jamais vu, nulle part sur cette planète, dans ce métier.


Toutes les grandes institutions lyriques - et, jusqu’ici, même l’Opéra de Montréal pouvait appartenir à la cohorte - ont bien compris que le visuel d’un spectacle a pour fonction de rendre, en une image forte, de manière plus ou moins stylisée, avec ou sans chanteurs, le climat d’un ouvrage ou son univers. Au contraire de tout vedettariat, l’opéra est un travail d’équipe. Et, presque plus que toute autre discipline lyrique, l’opérette - qu’elle soit viennoise ou française - est, par son rythme soutenu, sa dimension humoristique et une interaction de tous les instants, la quintessence de ce travail et de ce succès collectifs.

 

Un modèle du genre


L’histoire de La chauve-souris est celle d’une vengeance, celle d’un dénommé Falke, que son ami Gabriel von Eisenstein a, jadis, ridiculisé en l’obligeant à déambuler dans Vienne dans un costume de chauve-souris. L’action se passe alors qu’Eisenstein a été condamné à passer huit jours en prison pour insulte à un agent. Falke survient et lui propose un petit détour préalable : la fête du prince Orlofsky, un dandy ennuyé. Le plan étant bien mitonné, se trouveront à cette fête la femme d’Eisenstein, Rosalinde, déguisée en comtesse hongroise ; la femme de chambre du couple, qui se fait passer pour une actrice, et le directeur de prison, qui n’y voit que du feu puisqu’au domicile d’Eisenstein il a par erreur embarqué Alfred, le soupirant de Rosalinde, vêtu de la robe de chambre du maître de maison. La fête est un festival des faux-semblants et, à l’heure des comptes - le 3e acte, à la prison - tous ces menteurs auront une excuse : l’abus de champagne.


Si La chauve-souris (1874) se range dans la catégorie des opérettes, c’est avant tout pour la légèreté du sujet. Car, pour le reste, quel sérieux ! L’ouvrage est mitonné aux petits oignons : une action foisonnante et rythmée, sans une minute de répit ; un feu d’artifice de mélodies plus belles les unes que les autres ; une orchestration d’une efficacité parfaite, à commencer par l’ouverture, l’une des plus réussies de l’histoire de l’art lyrique. Magique aussi, l’équilibre entre la composante sentimentale et la critique sociale. Pour trouver tel miracle de synthèse, d’invention mélodique et d’efficacité, il faut en appeler à Mozart !


Pas étonnant que les plus grands chefs aient abordé ce bijou. L’enregistrement le plus légendaire est celui de 1960 (Decca) dirigé par Herbert von Karajan, où le banquet d’Orlofsky donne lieu à un défilé de vedettes - Birgit Nilsson, Leontyne Price, Renata Tebaldi, Mario Del Monaco, Jussi Bjorling, Ljuba Welitsch, Walter Berry, Teresa Berganza, Fernando Corena et d’autres - venues chanter des airs d’opéra en un gala imaginaire.


Il y a aussi la grande version de Carlos Kleiber, marginalement massacrée par la très mauvaise décision marketing de distribuer le rôle d’Orlofsky à la basse Ivan Rebroff. En vidéo, un choix évident : le spectacle du Festival de Glyndebourne, dirigé par Vladimir Jurowski.


Importé d’Australie, le spectacle montréalais sera, lui, transposé dans le Montréal des années 30 par le metteur en scène Oriol Thomas. Pour lever toute ambiguïté née de la bande sonore en langue originale allemande de la publicité télévisuelle, sachez que l’OdeM présentera cette opérette viennoise en français, avec quelques interventions en anglais. C’est un choix pragmatique, justifiable.

 

***


L’effet Hervieux? Zéro pointé!

Il était intéressant d’observer si le scandale orchestré par Marc Hervieux, la capitulation de l’Opéra de Montréal sur sa stratégie publicitaire et la promotion du spectacle La chauve-souris misant sur l’image d’un chanteur-vedette auraient une incidence notable sur la vente des billets.

D’après les chiffres communiqués, à notre demande, par l’OdeM et les courbes comparatives avec un spectacle similaire, La Traviata, en ouverture de saison, les réponses de l’OdeM et celle résultant de notre analyse concordent: non.

Les ventes suivent une courbe des plus classiques et n’ont pas été dopées après le 9 janvier. La Traviata a rempli la salle à 85 % ; l’objectif de La chauve-souris est de 75 % et, au moment d’écrire ces lignes, le taux était de 63 %.
1 commentaire
  • Jacques Desrosiers - Inscrit 26 janvier 2013 21 h 57

    Drôle de bataille

    Oui, en effet, l'Opéra de Montréal aurait dû tenir son bout. Mais pas facile quand tout le monde médiatique saluait Marc Hervieux comme un héros. Est-ce qu'il y a eu par hasard des pressions en coulisses ? La bataille qu'il a menée contre les affiches m'a pourtant semblé rétrograde. Où était le problème ? Il doit être estomaqué par certaines pochettes de CD. Est-ce qu'il va exiger que pour les siennes on reproduise la photo de son permis de conduire ?