Comme une grande déclaration d’amour

On remarque qu’en français, Jill Barber ne chante pas tout à fait comme en anglais. Un soupçon plus aigu et plus clair, peut-être. Elle-même ne sait pas.
Photo: Candace Meyer On remarque qu’en français, Jill Barber ne chante pas tout à fait comme en anglais. Un soupçon plus aigu et plus clair, peut-être. Elle-même ne sait pas.

C’est comme un virus joyeusement contagieux, qui fait aimer la langue française à de jazzy chanteuses anglophones. On a eu récemment Stacey Kent tout en français (Raconte-moi). Puis Emilie-Claire Barlow (Seule ce soir). Et voilà maintenant Jill Barber, qui pose sa voix lumineuse sur un répertoire exclusivement francophone, aux douces teintes chaloupées.


Du Devoir, il ne faut pas aller bien loin pour trouver le point de départ de ce disque subtilement appelé Chansons : c’est 350 mètres vers le sud en suivant Bleury. Plus précisément à L’Astral, un soir de juillet 2009, alors que Barber dévoilait art et charme au public du Festival international de jazz de Montréal (iTunes propose en ligne une dizaine de chansons enregistrées ce soir-là).


Nous avions déjà parlé il y a deux ans du coup de foudre induit par cette performance : public conquis, chanteuse conquise. Elle s’était commise pour la première fois en français - une pièce -, et ce fut comme une « révélation », dit Jill Barber depuis son domicile de Vancouver.


La suite ? Elle s’est mise au français, langue dans laquelle elle peut aujourd’hui converser correctement. Et comme le processus d’apprentissage incluait l’écoute de chansons françaises, elle s’est aussi mise aux chansons françaises. Le disque témoigne de cette découverte, et s’impose comme la grande déclaration d’amour publique de Barber au français.


Chansons est donc constitué d’une douzaine de sélections tirées du grand répertoire de la chanson française, à une exception près - Quand les hommes vivront d’amour. Ce n’est pas un disque de trouvailles ou de perles inconnues : Petite fleur, La javanaise, J’attendrai, Les feuilles mortes, Plus bleu que tes yeux, Sous le ciel de Paris, le territoire est connu. Mais comme c’est Jill Barber qui le laboure, il y a partout cette touche de fraîcheur et de sensualité souriante qui fait oublier que ce n’est pas exactement la première fois qu’on entend ces chansons.


Musicalement, on retrouve l’esprit de la griffe des albums Chances et Mischievous Moon (alors que ses premiers disques étaient très folk- country) : cadre jazz léger, arrangements un brin sucrés, groove subtil. Jill Barber n’a jamais caché son attrait pour la musique des années 1940 et 1950, et ça ne change pas ici. « Peu importe la langue, ce sont mes chansons préférées ; j’aime leur côté intemporel. J’ai choisi des chansons dont je peux comprendre le sens, mais surtout dont l’émotion me touche - pour que je puisse la transmettre. »


Chansons évoque ainsi le Paris de ces années, façon photo de Doisneau et accordéon dans Montmartre. Il y a du Henri Salvador dans l’air, un soupçon manouche dans la guitare. Quelque chose de Susie Arioli aussi - même si le grain de leur voix n’a rien à voir.


Cette voix, d’ailleurs : on remarque qu’en français, Jill Barber ne chante pas tout à fait comme en anglais. Un soupçon plus aigu et plus clair, peut-être. Elle-même ne sait pas : « Ce n’est pas naturel pour moi de chanter en français, alors je chante différemment, c’est sûr. J’ai travaillé mon accent avec une monitrice, et elle me disait que j’avais quelque chose de vieux dans le timbre de ma voix. C’est peut-être ça ? »


Peut-être. Ou bien est-ce affaire d’émotion : « Je crois qu’en français, c’est permis de chanter avec plus de passion qu’en anglais », suggère la chanteuse de 32 ans, née en Ontario et qui a passé beaucoup de temps dans les Maritimes. N’empêche que le tout fonctionne parce qu’elle a su doser les interprétations qu’elle fait, afficher la juste retenue. C’est surtout évident avec Quand les hommes vivront d’amour, dont elle livre une version très personnelle, habilement nuancée, intelligemment racontée. La bonne sensibilité, en ligne avec la version originale de Raymond Lévesque.


On est ici loin, très loin, des interprétations grandiloquentes de nombre de chanteurs et chanteuses « à voix ». « Je sais que cette chanson a été reprise très souvent, dit Jill Barber, et j’ai pensé ne pas la faire pour cette raison. Mais j’adore son côté mélancolique et plein d’espoir. Alors, j’ai fini par me dire que j’avais aussi le droit de proposer ma vision, parce que c’est pour moi l’exemple parfait d’une vieille chanson qui a encore énormément de résonance aujourd’hui. »


Grand bien pour nous.

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