Concerts classiques - Wagner Boudreau et le fantôme de Gauvreau

Avec le regain de l’attrait de l’entité orchestrale aux yeux des compositeurs contemporains, le genre du concerto est de plus en plus cultivé. Parmi les compositions de ces dernières années, on peut prendre pour références le Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen (2009), digne lauréat du Prix de composition Grawenmeyer en 2012, ou le Battlefield Concerto (2012), pour deux pianos, de Richard Dubugnon. Tous deux montrent des voies très intéressantes pour stimuler le sens de la découverte du public et un renouvellement du répertoire.

C’est assurément dans cette veine que cherche à se situer Walter Boudreau avec son Concerto de l’asile. La musique contemporaine n’a ici assurément plus la fonction première de choquer le bourgeois. Cela dit, comme le concerto calque l’univers de Claude Gauvreau, il n’est pas question de bluette, surtout pas de la part de notre Jon Leifs national, digne émule de ce compositeur islandais du genre éruptif.


Le concerto comporte trois mouvements : Les oranges sont vertes, où le piano représente Gauvreau face à une masse obscurantiste ; St-Jean-de-Dieu, l’hôpital psychiatrique et ses paradis artificiels ; La charge de l’orignal épormyable, d’une grande fébrilité, Boudreau tuant le héros pour le célébrer en un grandiose postlude.


Si Wagner tenait 5 heures avec quelques motifs mélodiques, Boudreau étend sa Valse de l’asile, soit une page de musique, sur quarante minutes. Pulvérisée en bribes dans le 1er volet, atomisée dans des sonorités éthérées (superbes) dans le mouvement lent, la valse rendue célèbre par Alain Lefèvre se reconstitue au 3e mouvement. L’ensemble tourne en rond comme la folie tourne dans le crâne du créateur. Quant à l’effet produit, la cellule thématique des Oranges sont vertes rappelle un peu la musique de Waxman et, beaucoup, celle du Fantôme de l’opéra, le tout aboutissant à une cadence du type 2e Concerto de Prokofiev. « Wagner Boudreau » réussit une oeuvre que tous peuvent recevoir, même si le compositeur aurait pu resserrer les 1er et 3e volets, sans doute plutôt ce dernier car, dans le 1er, la cadence diabolique, jouée par Alain Lefèvre comme un beau diable, prend beaucoup de place.


Cela dit, je ne pense pas que le Concerto de l’asile ait été créé dans des conditions de sérieux suffisantes. Le hiatus entre Lefèvre, branché sur 400 volts et connaissant son sujet à la perfection, et l’orchestre et son chef, pataugeant en essayant de ne pas se noyer, était assez évident. D’ailleurs Morlot n’a pas évité le plantage et a dû reprendre du début après 17 pages. Il faut évidemment un chef français pour ne pas savoir que Montréal est une métropole francophone et s’excuser auprès du public… en anglais !


Mais lamentable, Morlot, qui avait pourtant fait bonne impression à l’OSM lors de sa première visite, l’a, hélas, été de bout en bout. Son ouverture de Wagner, moins d’un an après le grand James Conlon, fut invertébrée et dans Images, il valait mieux ne pas se souvenir de l’Ibéria sublime de Stéphane Denève, qui laisse respirer la musique, alors que Morlot la cadre avec froideur et raideur, ne laissant émerger aucune atmosphère. Quant au concerto, lui et l’orchestre semblaient l’avoir pris à la légère. À la vue de la partition, on s’étonnait de l’ensemble de choses que l’on n’entendait pas et de flottements majeurs au coeur du Finale.


Fabien Gabel et l’OSQ ont un gros coup à jouer, lorsqu’ils programmeront Boudreau en mai, car je suis convaincu qu’il y a bien plus à faire avec un vrai dialogue/confrontation piano et orchestre et des oppositions dynamiques plus poussées (Finale). Par ailleurs il y a matière à creuser du côté de la disposition, en isolant d’une certaine manière un bloc piano, harpes et percussion.

9 commentaires
  • Steven Laplante - Abonné 16 janvier 2013 00 h 45

    le fantôme de denève

    Beau jeu de mot (Wagner Boudreau!). Critique juste à propos du concerto, mais cependant je crois qu'il faut mentionner qu'il ne s'agit pas là d'une oeuvre particulièrement difficile pour l'orchestre, et qui a été amplement répétée (selon mes sources: deux répétitions et demie + la générale = beaucoup pour 40 minutes de musique). M. Lefèvre est plutôt du genre imprévisible, et même s'il connaît à domf son sujet cela n'empêche pas des libertés difficiles à suivre. Finalement, j'avais parié avec mon compagnon que peu importe le succès du Debussy (génial à mon avis), M. Huss allait trouver une façon de ploguer son pote Denève: j'ai gagné!

  • Christophe Huss - Inscrit 16 janvier 2013 10 h 39

    Bons amis et retours d'ascenseur?

    Si vous êtes le Steven Hegedus qui revenez de Seattle où Monsieur Morlot vous a engagé pour chanter avec son orchestre, il doit être bienheureux d'avoir un pote si fidèle qui donne des leçons d'objectivité sur internet à sa place. "Bad move", comme dirait ce chef français qui croit que Montréal est une métropole anglophone...

    Sur le fond, le concerto a été répété pendant 4 heures + générale ce qui est beaucoup pour un concerto, chiche pour une nouvelle oeuvre de 40mn et totalement dans les normes de la manière dont la musique est faite et préparée par les orchestres Amérique du Nord.

    En ce qui me concerne, si vous pensez vraiment que, peu importe ce que j'entends, j'ai des phrases ou des potes à plugger, c'est que vous me connaissez très très mal. Il se trouve que le meilleur Ibéria à l'OSM des 10 derniers années fut celui de Denève. Cela aurait été celui de Tartempion que j'aurais pris Tartempion en référence.
    Pour un Debussy "génial", le public et l'orchestre ont fui la salle à une vitesse qu eje n'ai jamais cu depuis l'ouverture de la Maison symphonique. Et, quand bien même l'enthousiasme eut été plus marqué, ces Images raides, métronomiques, sans la moindre évocation atmosphérique (les décentes Rondes de Printemps ne faisant pas oublier tout ce qui manquait par ailleurs...) étaient nulles. La retransmission radio du 22 janvier en témoignera, à moins que tout se transfigure ce soir.

  • Steven Laplante - Abonné 16 janvier 2013 12 h 00

    touché... presque!

    Non, je ne suis pas baryton-basse. L'autre Hegedus s'appelle Stephen, et non Steven, et j'ose espérer que si un pote à Monsieur Morlot sentait le besoin de commenter une critique, eh bien qu'il aurait au moins pris la peine de trouver un nom de plume moins évident! Je ne vous connais ni bien ni mal, simplement je vous lis, et force est d'admettre que Maestro Denève est, il me semble, apparu à chaque fois que l'OSM jouait (selon vous moins bien) quelque chose qu'il avait dirigé ici (Bacchus et Ariane de Roussel et La Mer de Debussy me viennent en tête). Cela étant dit, malgré une opinion différente je respecte votre critique du Debussy - et on verra quelle 'version' sera choisie pour la radio la semaine prochaine!

  • René Tinawi - Inscrit 17 janvier 2013 10 h 20

    Question?

    Comment se fait-il que ni M. Huss ni M. Gingras de La Presse n'aient mentionnés l'absence du Directeur Musical de l'OSM pour cette création mondiale Boudreau-Lefebvre-OSM??

    Je comprends qu'il a d'autres engagements plus importants ailleurs, mais ce n'est pas chaque jour qu'on a une création mondiale (bonne ou mauvaise) à Montréal. Je présume également que la présentation de ce concerto avait au préalable la bénédiction de M. Nagano.

    Ceci me rapelle certains collègues d'université (heureusement pas nombreux) qui sont titulaires d'un cours magistral, mais qui les laissent à des chargés de cours.

    René Tinawi


    P.S. Lors du concert de mercredi j'ai assisté à la causerie avant concert et M. Morlot, ayant lu les critiques, s'est exprimé en français, bravo!... mais également en anglais... pour faire plaisir à l'OSM.

  • Christophe Huss - Inscrit 17 janvier 2013 12 h 25

    Réponse

    Cher Monsieur
    Il y a plusieurs questions en une.

    1. Je ne pense pas qu'on puisse dire que M. Nagano a des engagements "plus importants ailleurs". Il a des engagements d'importance équivalente et il est en pleine reprise de son Ring de Wagner à Munich.

    2. Est-ce que le Directeur musical est tenu de faire toutes les créations de son orchestre? Pas sûr...

    3. Ce qui apparait d'évidence c'est que M. Nagano prend grand soin à ne pas favoriser un musicien québécois plutôt qu'un autre et que M. Lefèvre ayant eu largement sa part récemment (Mathieu, Scriabine/Rachmaninov) il y a probablement volonté de "passer un tour" ou de ne pas montrer qu'on suit forcément le pianiste dans tous ses choix. Or M. Lefèvre est indissociable du Concerto de l'asile.

    4. Par contre, on peut considérer que cela tombe fort mal. Car, qu'on le veuille ou non, en tant que directeur de la SMCQ depuis 25 ans, Walter Boudreau est le "primus inter pares" des compositeurs d'ici.
    On peut donc considérer, à votre diapason, qu'il est malvenu ou "pas très sympa" pour le Directeur musical de l'OSM de créer du Champion/McKinley, du Longtin, du Dompierre, du Lesage, du Bilodeau et du Sokolovic et de se défausser lorsqu'arrive le tour du "boss".
    Du coup, il est presque difficile de ne pas penser à un implicite doute de M. Nagano sur la valeur artistique du travail de M. Boudreau... Cette chose plane désormais et seul M. Nagano pourra la lever, s'il s'agit d'un simple malentendu, clash de calendrier ou concours de circonstances.

    Excellente et pertinente remarque, merci de nous y avoir rendus attentifs.

    Christophe Huss