Les cinq meilleurs disques francos de 2012 - L’album français de l’année est… québécois

Daran
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Daran

Ce n’est pas un hasard: s’il y a Daran et La Grande Sophie à l’honneur ici, c’est bien sûr au mérite pur de la proposition, mais aussi, valeur ajoutée non négligeable, parce qu’ils entretiennent avec le Québec une relation suivie et fructueuse. Jean-Jacques Daran a pignon sur rue montréalaise, c’est entendu, mais il sillonné le Québec entier avant d’enregistrer L’homme dont les bras sont des branches: ça s’entend. La Grande Sophie est venue, revenue, s’est démenée en promo, a chanté un peu partout: ils ne sont plus nombreux à risquer ça, là-bas en Europe francophone. On apprécie.

Cela étant, la chanson française se cherche et ne nous a pas souvent trouvé: on ajouterait bien l’album de Lescop (La forêt), l’excellent Gréco (Ça se traverse et c’est beau…), voire le dernier Johnny à cette courte liste (pour les musiques de Daran, pardi!), mais une année qui ramène à la queue leu leu Bruel, Mylène Farmer, toute la génération Goldman et Cabrel chantant Dylan, une année où même le brillant Biolay trouve le moyen de n’être que très (très) moyen, n’est pas exactement un grand cru. Turlututu chapeau pointu.

1. Daran, L’homme dont les bras sont des branches Le premier album québécois de l’homme qui est désormais chez lui chez nous. Formidable album: de l’humanité à grandeur de continent. Ça roule franc, ça roule clair, la voix résonne fort, les guitares ont de l’espace. J’entends les textes comme rarement le rock le permet: «La vie nous sourit / La vie nous arnaque / Le tarif? Une caresse une claque». Il ne m’a pas fallu deux fois l’aller-retour Montréal-Lacolle pour tout naturellement les chanter à tue-tête avec Daran, les refrains d’Il y a un animal, de Kennedy, d’Où va la joie. Et je les chante encore.
Daran - Une caresse une claque (mp3)

2. La Grande Sophie, La place du fantôme L’album où Sophie la courageuse affronte peurs et démons. Placard grand ouvert, les fantômes se bousculent, les doutes déboulent, le désespoir taraude l’espoir, et Sophie chante. Plus doucement que jamais: la voix d’une toute petite grande fille dans la tourmente. C’est encore de la chanson pop parfaite et lumineuse, même pour déballer le ballot d’angoisses. Rien que du troublant, rien que du beau.
La Grande Sophie - Ma radio (mp3)

3. Françoise Hardy, L’amour fou Même à 68 ans, fragilisée par la maladie, la grande jeune fille mélancolique qui chantait il y a un demi-siècle pour les garçons et les filles de son âge vit encore au rythme d’un cœur qui bat la chamade: c’est la raison d’être de L’Amour fou – 27e disque – et de L’Amour fou – premier roman. Un livre et dix chansons de plus, variantes d’une inlassable chronique. Dix belles, presque toutes à base de piano sur lit de cordes, cinq essentielles. Sacrée moyenne, à cette étape inespérée du parcours. Besoin d’expression encore impérieux, comprend-on. Françoise Hardy, d’amour dévorée, d’amour nourrie.
Françoise Hardy - Normandia (mp3)

4. -M-, Îl «I am a rock / I am an island», chantaient Simon et Garfunkel en 1966. Vérité de toute éternité, que Matthieu Chédid réitère par la voix de son -M- dans la quarantaine: oui, il est une île. Je, tu, Îl. Et l’album ainsi chapeauté commence par une chanson qui s’appelle Elle. Intro doux piano, puis riffs à la tronçonneuse, on dirait un spectacle qui démarre, Matthieu aime que son -M- s’ébroue, c’est sa façon d’aller vers les autres. Ça va s’intensifiant avec Mojo, morceau-clé pour sortir l’Îl de son île. Rythmes des îles, rock apocalyptique, empathie pop, tout est bon à -M- pour nous atteindre. Et ça réussit: Îl nous a.
M - La vie tue (mp3)

5. Berry, Les Passagers L’approche néo-sixties est totalement made to please, la basse au pic dans Brune empruntée sans gêne à L’Anamour, le brin de mélancolie dans For Ever de facture Hardy, l’orgue d’époque et le mellotron assorti. Ça va jusqu’à la pochette façon mini-33 tours et les poses à la Stéphane Audran biche de chez Chabrol: on crierait à la fabrication si on n’était le premier à vouloir que cet univers-là puisse être recréé à volonté. Craquons pour la contrefaçon: c’est trop exquis. Oh yéyé, oh que si.
Berry - Si souvent (mp3)