Écrit de sa main même

Un dentiste, un patron d’usine de meubles, des fans de la première époque, d’anciens critiques, la famille, fiston Julian et sa maman Cynthia, les amis célèbres ou pas, les autres Beatles, un « cadre de l’hôpital de Nottingham », et tant d’autres : les gens qui ont chez eux des bouts de papier, écrits à leur intention ou non par John Lennon à toutes les époques de sa vie, de la petite enfance à son dernier jour, se trouvent partout dans le monde. Trésors désormais réunis à l’intérieur d’un seul et même livre fascinant et essentiel : Les lettres de John Lennon. Rien de moins que le premier ajout obligatoire à la bibliothèque Beatles depuis les travaux de Mark Lewisohn dans les années 1980 et l’Anthology de 2000.
 
Des « centaines de petits possesseurs », précise Hunter Davies — auteur de la première vraie bio des Beatles en 1968 — dans le mot d’introduction de son incroyable recueil, résultat d’années de chasse au griffonnage anodin et à la lettre cruciale. Envois manuscrits qui émergent dans les ventes aux enchères publiques, dédicaces jalousement conservées, cartes postales, listes d’épicerie, conduite des chansons du spectacle à Washington en février 1964, missive incendiaire envoyée à Paul et Linda McCartney : tout ce qui a pu être rassemblé, récupéré, emprunté, est là. Mis en contexte, commenté. Et traduit (lisiblement, mais pas toujours très justement) dans cette édition qui paraît en même temps que l’anglaise.
 
On avait déjà eu en 2004 les Postcards From The Boys, joli paquet de petits coucous envoyés par John, Paul et George à leur cher Ringo, mais ce qu’on obtient ici est d’une autre envergure, pas une autobiographie mais presque mieux : John Lennon s’exprimant spontanément par écrit, autrement qu’en entrevue, autrement qu’en chansons. John qui écrit gentiment à des fans, John qui donne de ses nouvelles à sa tante Mater et à ses demi-sœurs, John qui entretient une correspondance ludique et de haut vol avec l’ami relationniste de presse Derek Taylor, John piqué au vif qui commente et rectifie à gauche et à droite, à un journaliste ici, à un collaborateur là, et pas des moindres. Jugez-en par ce mot envoyé à George Martin en 1971, tout de suite après la lecture d’une entrevue avec le digne réalisateur des Beatles dans le Melody Maker : « J’ai écrit Please Please Me tout seul [souligné par Lennon]. Et nous l’avons enregistrée en gardant la même progression d’accords que j’avais écrite. « Tu te souviens ? »» Points sur les i.
 
On assiste, privilège de la proximité, à l’évolution de l’état d’esprit à travers la forme changeante du verbe. Tendance au retranchement derrière les jeux et déformations de mots les premières années (sauf dans les lettres d’amour à Cynthia), efficacité et engagement dans les années d’après la rencontre avec Yoko Ono, durcissement de la plume à la fin des Beatles, lâcher-prise et simplicité dans la dernière période « house husband ». Seules constantes : l’affection et l’humour. Même les brûlots sont tamisés d’un « lots of love » au-dessus de la signature. Et les cartes postales les plus facultatives sont des fulgurances de drôlerie absurde. Lisez-moi (en anglais, c’est meilleur) la carte elliptique envoyée à Ray Coleman du Melody Maker au nom des Beatles : « Dear Ted. Having a wonderful. The weather is quite. Wish you were. The food is. So are we. See you when we get. » Oui, John avait une sacrée dose de.