Musique classique - Que reste-t-il d’Alfred Cortot?

Le pianiste franco-suisse Alfred Cortot est décédé il y a 50 ans. À cette occasion, EMI France publie la plus grande anthologie jamais éditée : 40 CD d’enregistrements s’échelonnant de 1919 à 1959.


Le cas Cortot ne peut être envisagé sans évoquer sa triste période de collaborateur du régime de Vichy, où il officiait au titre de conseiller national en charge des beaux-arts et de la musique. Cortot collabo ; c’est un fait. Mais les errances idéologiques de Louis- Ferdinand Céline en font-elles un écrivain moins éminent ? Quand on entend Cortot jouer Chopin en 1931 ou 1933, sent-on les remugles de la barbarie nazie ? À chacun de répondre en son for intérieur. Mais pas question de brûler Voyage au bout de la nuit et, donc, pas question de casser les matrices des enregistrements de Cortot.

 

Du beau travail


L’autre étiquette qui colle à la peau d’Alfred Cortot est celle de pianiste qui jouait faux. Elle n’est pas usurpée. Sur le tard, Cortot fut très faillible et même ses enregistrements n’ont pas le côté impeccable de ceux des grands virtuoses d’aujourd’hui.


Mais il faut savoir que les disques 78 tours étaient enregistrés face par face sans possibilité de montage et que l’infaillibilité des pianistes en concert est chose assez récente. Les concerts de Kempff, de Fischer, de Guilels, de Schnabel et d’autres vedettes en attestent. Ce n’est pas « Cortot », c’est toute une profession qui a grandement aiguisé sa technique.


Maintenant que la table des bémols est mise, il faut s’attacher à ce coffret - que l’on trouvera à des prix allant quasiment du simple au double - et à ses enseignements. Première constatation : le niveau éditorial est très élevé. L’entreprise a été confiée à Rémi Jacobs, un des derniers vrais érudits du métier. Il revendique la décision de n’avoir pas édité d’intégrale. Mais, en fait, « tout » y est, notamment les diverses versions des préludes, des études, des sonates et des ballades de Chopin ; les enregistrements acoustiques ; les disques de musique de chambre avec Thibaud et Casals ; les quelques gravures de Cortot en tant que chef…


On trouve aussi de vrais inédits : Études symphoniques (1953) et Kreisleriana (1954) de Schumann (1953), un réenregistrement des préludes et des ballades de Chopin en 1957, avec des préludes d’une douleur à faire pleurer les pierres, ainsi que d’ultimes et désespérées tentatives de graver des sonates de Beethoven. Cela - tout comme les ballades en 1957 -, Cortot ne l’avait plus dans les doigts.

 

Son et liberté


La chose s’adresse évidemment aux amateurs de piano et de l’histoire de l’interprétation. Mais il est important pour eux de se rappeler une évidence trop vite oubliée : Cortot était un génie du piano d’une envergure tout autre que Glenn Gould. Si Gould est un atome isolé - avec ses visions qui n’appartiennent qu’à lui et qu’on a eu grand tort de prendre pour paroles d’évangile -, Cortot dispense une leçon universelle sur la musique prenant racine dans le son. À son travail sur la production sonore, il greffe une conception personnelle de la vie des phrases et de leur agogique. Pour paraphraser la devise du Devoir, celle de Cortot aurait pu être : « Libre de jouer ».


Cet art est quasiment perdu aujourd’hui. Dans la liberté, le fils spirituel de Cortot fut Samson François. Aujourd’hui, en concert, dans Chopin, on a entendu à Lanaudière Edna Stern jouer ainsi. L’art de Cortot - et, surtout, la manière de gérer la liberté conquise non de manière égocentrique, mais au service du compositeur - reste une pierre angulaire de l’interprétation musicale.