Patti Smith au Centre Bell - L’attaque frontale du rock’n’roll

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	« J’ai probablement été attirée par la poésie parce que, justement, ça semble magique. Comme un langage secret », dit Patti Smith.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Ben Strensoll
« J’ai probablement été attirée par la poésie parce que, justement, ça semble magique. Comme un langage secret », dit Patti Smith.

Poésie et rock’n’roll. À 65 ans, Patti Smith demeure celle qui a réussi à incarner, de son énergie et de sa voix de train indéraillable, ces deux arts en apparence inconciliables. De passage à Montréal, ce jeudi, pour chauffer la scène du Centre Bell avant l’entrée de Neil Young, Le Devoir a attrapé cette star de l’underground, reine incontestée du spoken word et poète à guitare, pour parler — pourquoi pas ? — littérature et poésie.

«J’ai voulu lire dès que j’ai vu les livres de mes parents, ces objets magiques », commente d’emblée Patti Smith alors qu’on reste, au téléphone, clouée par sa voix chaude, rauque et roulante sur le gravier des mots, aux sons vieux et riches de leur âge. « J’ai probablement été attirée par la poésie parce que, justement, ça semble magique. Comme un langage secret que je ne comprenais pas toujours. J’ai toujours été une lectrice avide. »

 

Si elle a commencé à écrire toute jeune, de petites histoires, des chansonnettes, des bluettes poétiques pour ses frères et sœurs, si elle se voit et se rêve très tôt artiste, elle errera un temps dans le milieu artistique de la Grande Pomme avant de trouver sa voie.
 

Cet apprentissage artistique, elle l’a vécu dans la vingtaine auprès de son compagnon d’alors, le sulfureux photographe Robert Mapplethorpe, décédé des suites du sida en 1989. Période bohème, dure et bénie, où ils criaient famine et où lui croquait des nus. Des moments que Patti Smith a rapportés dans le beau Just Kids (Denoël, 2010), ses mémoires de l’époque. On y tourne, de loin, autour d’Andy Warhol, on y fréquente le Poetry Project d’Anne Waldman. On y croise, parmi une manne d’artistes, Janis Joplin, Sam Sheppard, les poètes Gregory Corso, Allen Ginsberg, William Bourroughs. Jimi Hendrix y fait une apparition éclair. Dans tout ce beau monde, Patti Smith, entre dessins, peintures, photographies, critiques, rock et poèmes, se cherche. « L’écriture commençait à me frustrer, y écrit-elle. Ce n’était pas assez physique. »


Dire, porter, crier

Est-ce que cette impression demeure ? « Non. Mais, en tant que fille de 22 ans qui portait une énergie très intense, j’écrivais la poésie avec déjà le désir de la dire, de l’amplifier, et ç’a été un processus très organique de passer de la lecture à la fusion avec le rock’n’roll. Ça reflétait cette agitation qui m’habitait. » Elle trouvera sa signature en « insufflant dans le mot écrit, lit-on dans Just Kids, l’immédiateté et l’attaque frontale du rock’n’roll ». Naissent ses longs poèmes, et Piss Factory, et la racine des chansons qui seront plus tard jugées de trop de mots par Mick Jagger.
 

« Le rock’n’roll est très accessible, poursuit-elle au bout du fil. C’est un dénominateur commun, plus que jamais nécessaire, je crois, parce que c’est une voix universelle, et une des bonnes choses que les États-Unis ont apportées au monde. » Et la poésie ? « Je pense que c’est la forme d’art la plus difficile, tant pour l’écrire que pour l’appréhender. C’est une forme qui peut être extrêmement dense, complexe, et faire naître des expressions formidables. Elle est souvent introspective. Tandis que la chanson naît d’un effort de collaboration — que ce soit entre un musicien et moi, ou entre les mots et la musique même. Quand vous écrivez une chanson, vous vous adressez directement aux gens. »
 

Patti Smith ne pense pas, comme Léo Ferré, que la poésie prend son sexe avec la corde vocale. « On peut chanter le bottin téléphonique, si on veut, ou n’importe quels mots, mais la plupart des poèmes, par leur métrique ou leur complexité, ne conviennent pas au chant. Par moments, il vaut mieux lire la poésie seule ; par moments, je performe avec ma fille, qui joue aux cordes une musique d’ambiance pendant que je lis ; mais il n’y a pas de règles. Certains poèmes semblent avoir une musique enchâssée déjà en eux-mêmes, alors que d’autres valent mieux d’être lus en silence, et médités. »

 

Son Amérique

Égérie américaine, Patti Smith ? Elle se fout de savoir comment elle est perçue et rappelle que son travail semble mieux reçu hors des États-Unis. « Mes points de vue sur l’Amérique sont souvent controversés et me mettent dans une position où je suis moins “ efficace ” que Bruce Springsteen ou U2. Je ne suis pas nationaliste, et s’il y a une part de l’Amérique — la Déclaration d’indépendance, par exemple — dont je suis fière, nous avons aussi de grands défauts. Les choix du gouvernement, des entreprises et du militaire reflètent peu la façon dont j’imagine le monde. Je pense que l’Amérique devrait offrir un exemple plus probant, alors que nous vendons de grandes quantités d’armes et que nous sommes de grands pollueurs. Mais je demeure plus concernée par le sort du monde que par celui de l’Amérique en particulier. »
 

Patti Smith a lu et relu Baudelaire, Verlaine, a été fascinée surtout par Rimbaud. « Ces jours-ci, je relis Chroniques de l’oiseau à ressort d’Haruki Murakami ; j’ai commencé à relire Roberto Bolano. Ce sont deux grands auteurs, qui me portent à écrire. Je suis aussi sur une biographie de Charlotte Brontë… »
 

Ce qui, au fil du temps, a le plus changé dans son écriture à elle ? « Je pense que je suis peut-être maintenant un écrivain plus confiant. À 65 ans, je ne suis évidemment plus préoccupée par les mêmes thèmes ou la même esthétique : mon dernier livre porte sur le deuil et la perte de mon mari, alors qu’il y a 20 ans je lui écrivais des poèmes d’amour… L’expérience, l’étude font évoluer le travail, et la confiance ; il y a les choses qu’on gagne et celles qui se transforment — le travail fait plus jeune reflète l’énergie adolescente et, si on n’a pas nécessairement cette même énergie plus tard dans sa vie, une autre la remplace. »
 

Et la plus grande entrave à l’écriture maintenant demeure le manque de temps, « parce que j’ai fait une quantité phénoménale de spectacles pour la sortie du nouvel album et que c’est très difficile de se concentrer quand on est sur la route. Comme leader, tu te retrouves avec beaucoup de responsabilités, tu es toujours entourée, toute la trajectoire pointe vers des aspects publics et sociaux, vers l’ambiance exactement opposée à celle dont tu as besoin pour étudier et écrire et penser. »
 

Ce soir, elle livrera huit ou neuf chansons, et pas nécessairement de son plus récent Banga. « On est en première partie de Neil Young, et la responsabilité alors est de préparer la scène et de donner aux gens ce qu’ils veulent entendre. Je pense que nous ferons nos chansons les plus populaires. » Au Centre Bell, à 19h30.