Bob Dylan défigure ses immortelles, Mark Knopfler ignore ses succès

Ils étaient 7192 à s’en pourlécher les babines, vendredi au Centre Bell: pour un beau programme double, ç’allait être un beau programme double. Mazette! Mark Knopfler le gentleman-picker, l’as de la Strat rouge et blanche, monsieur Dire Straits en personne, l’homme de Brothers In Arms, Sultans Of Swing, Telegraph Road, Walk Of Life et tant d’autres. Et puis «Bob Dylan and his Band», Dylan le singer-songwriter suprême, l’homme qui a mis les mots et les accords mineurs du folk dans le beau bruit du rock’n’blues et changé la face du monde, Dylan et sa ribambelle d’immortelles, toutes mille millions de fois écoutées, imbibées, intégrées. Que de félicité en perspective.

Eh bien il s’est passé ceci: l’un comme l’autre se sont ingéniés à ne pas donner aux gens ce qu’ils étaient venus entendre. Chacun à sa manière peu généreuse. Knopfler a joué magnifiquement, avec des accompagnateurs de haute volée, ses solos à la Strat rouge et blanche (et la Les Paul sunburst, etc.) étaient finesse absolue et tact extrême, mais voilà, des onze titres proposés, un seul était de l’époque Dire Straits, le rappel: So Far Away. Bien sûr qu’il a été ovationné quand même à la fin, les Kingdom Of Gold, Corned Beef City et autres I Used To Could de son récent disque Privateering étaient trop valables et impeccablement rendues, mais le jeune homme qui, à la billetterie, a demandé au collègue Rezzonico et à moi si Knopfler faisait une telle, une telle et une telle, a dû trouver qu’il était loin du compte. Y a-t-il un quota de chansons reconnaissables au-dessous duquel un artiste est vraiment trop chiche envers le public qui l’a mené là où il est? Oui. Deux titres de Dire Straits en plus, et ça changeait tout.

Et Dylan? Il les fait, lui, ses grandes chansons. Il a lui aussi un formidable groupe de fiers accompagnateurs – dont Charlie Sexton à l’une des guitares: souplesse, cohésion, efficacité, ils ont tout le catalogue dans le code génétique. Seulement voilà, parce que Dylan considère ses disques comme de simples instantanés dans la longue vie de ses chansons - instantanés qui nous durent, à nous, depuis une vie -, il en élimine les mélodies. Les parle. Ou plutôt, dans l’état de plus en plus actif de ses glandes salivaires, les crache. Un crachat en habit d’apparat. Ça doit lui faire plaisir, puisqu’il se voit comme un vieux bluesman noir de Chicago se crachant glorieusement les poumons après trop d’années dans les fonderies d’acier. Ça fait moins plaisir aux gens – pas les fans finis, les gens - qui ne reconnaissaient vendredi les Girl From The North Country, Tangled Up In Blue, Desolation Row, Ballad Of A Thin Man et même Like A Rolling Stone qu’en distinguant les titres quelque part dans l’embrouillamini plein de jus gargarisé.

Il faut entendre ce public manifester sa joie quand Dylan y va d’un petit bout d’harmonica: dans ces moments-là, c’est tellement évident, les gens retrouvent leur Dylan, intact. Ce que joue le groupe et ce qu’il joue, lui, s’harmonisent brièvement: ça ressemble alors aux versions d’origine. Tout ça est moins dramatique dans les morceaux plus récents: Dylan crache autant sur disque qu’en spectacle, désormais, et ses versions des Things Have Changed, Thunder On The Mountain, Tweedle Dee and Tweedle Dum, Forgetful Heart et la toute neuve Early Roman Kings de l’album Tempest étaient parfaitement reconnaissables (pas moyen de saboter les mélodies, il y en a peu ou pas).

Évidemment, on acclame tout: c’est Dylan, eh! On prend ce qu’on peut, on est tout excité parce qu’il se démène un peu au centre de la scène, quasi entertainer (il ne peut plus jouer de guitare, voilà pourquoi), on est tout heureux de l’entendre jouer du piano.

Mais je vais vous dire: moi, je ne peux plus. À les parler au lieu de les chanter, à se fichtrefoutre ainsi de la métrique de ses propres vers, à nier ses mélodies et les déconstruire systématiquement, Dylan est en train de me dégoûter de ces chansons qui m’ont construit, moi. Et ça me défait en morceaux. C’est une fin de non-recevoir: je suis renvoyé à mes disques comme un malpropre. Et je lui en veux. Quand il me fait Tangled Up In Blue, et chante parfaitement bien la phrase-titre mais crache le reste en récitatif monocorde, c’est comme si l’expérience vécue en 1975 au Forum avec son Rolling Thunder Review ne valait plus rien. Ça entache tout. Vendredi soir, j’étais fâché tout noir en sortant, et puis saisi d’une immense tristesse. L’absence de générosité, moi, ça me tue la musique. Plus jamais. Aimez-le sans moi, votre Bob. Et apportez votre parapluie.

5 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 19 novembre 2012 01 h 34

    Bravo! Bravo! Bravo!

    Enfin quelqu'un qui dit les vraies affaires et ne s'évertue pas comme tant d'autres critiques à chercher des excuses et des prétextes à ces gars-là et à nous faire avaler des couleuvres. Dylan et Knopfler sont chiches, radins, pingres, démoralisants et décrissants. Point à la ligne. Je les boycotte depuis des lustres, à la fois moi aussi en furie et "saisie d'une immense tristesse".

  • Du - Inscrit 19 novembre 2012 09 h 49

    Justement

    Concentrez-vous sur ceux qui tiennent la perrénité de la chanson québécoise à bout de bras, qui font face à l'austérité et l'apathie généralisée. Ils ont besoin de votre intérêt. Pas Dylan.

  • Mark Beaton - Inscrit 19 novembre 2012 12 h 20

    Au moins nous avons les albums...

    Malheureusement trop vrai.
    C'est le temps de la retraite de la scène mon BOB.
    50 ans, c'est tout un bail quand même.

  • Jacquelin Poitras - Inscrit 19 novembre 2012 17 h 33

    Provocation

    Dylan provoque, c'est le moins qu'on puisse dire. Ils a joué les classiques. Il les a fait comme il le sentait. Je savais ce que j'allais entendre vendredi soir. J'ai suivi son évolution. Il a du culot. Sa voix, comme peut-être celle de Tom Waits, change et ne redeviendra plus ce qu'elle était. Sachant cela, je ne suis pas déçu.

    Le maillon faible du groupe, c'était Dylan et il le savait. Mais bon, je n'ai pas raté la chance de voir un spectacle que je n'oublierai pas de sitôt pour toutes les raisons, bonnes et moins bonnes.

    L'image de Dylan qui quitte semblant dire :« oui, voyez ce que je suis devenu» vaut d'être vue. Un vieillard en devenir.

  • Raymond Labelle - Abonné 20 novembre 2012 15 h 30

    Mark Knopfler a été très bon et il fait l'effort de créer du nouveau.

    Mark Knopfler a très bien joué et a respecté son public.

    Son message est: ne venez pas voir mes vieux succès - je crée encore, je compose encore, et je le fais bien.