Françoise Hardy, d’amour dévorée, d’amour nourrie

Il n’y a pas grande distance entre les chansons d’amour fou de Françoise Hardy et ce premier roman d’amour fou : le même cœur y saigne.
Photo: Gilles-Marie Zimmermann Il n’y a pas grande distance entre les chansons d’amour fou de Françoise Hardy et ce premier roman d’amour fou : le même cœur y saigne.

Même à 68 ans, fragilisée par la maladie, la grande jeune fille mélancolique qui chantait il y a un demi-siècle pour les garçons et les filles de son âge vit encore au rythme d’un coeur qui bat la chamade : c’est la raison d’être de L’amour fou — son 27e disque — et de L’amour fou — son premier roman. Une entrevue et son double.

Là-bas, tout là-bas, chez elle à Paris, le fil ténu d’une faible, faible voix. Inquiétude. « Ça va, ça va », me rassure-t-elle sans me rassurer vraiment. Françoise Hardy est-elle aussi mal en point qu’on le dit ? On le dirait. Lymphome de type MALT, sait-on depuis presque une décennie. Méchante chute l’an dernier, fractures multiples, déplacements pénibles depuis. Elle confirme : « Le médecin, la dernière fois que je l’ai vu, m’a dit : “ Faites attention, vous êtes sur un fil. ” Je me sens comme ça : ralentie, fragile, vieillie. » Elle rit, s’entendant aligner les constats comme on débite une litanie. La voix s’affermit un peu. « Je ne suis pas très drôle… »

Je ne lui dis pas ce qui me vient en tête, que déjà en 1967 elle chantait Ma jeunesse fout le camp, et que maintenant c’est la vieillesse même qui se fait la malle, et que c’est bien triste. Parlons plutôt d’amour, c’est meilleur pour la santé. « C’est ce qui me sauve, vous savez ? » En effet : rien que de le dire lui colore le timbre comme si ses joues rosissaient là-bas, tout là-bas. Ça vit, l’amour, heureux ou pas, demandez à Aznavour; rien n’a la vie plus dure que l’amour impossible, même les amours mortes vivent éternellement : cinquante ans de chansons de Françoise Hardy en narrent l’inlassable chronique. Variantes d’une quête sans fin, avec les hommes de sa vie en filigrane : le Jean-Marie Périer des années yéyé, le Jacques Dutronc d’ensuite et de toujours. On croyait que tout était dit après La pluie sans parapluie, l’album de 2010, et surtout après Le désespoir des singes… et autres bagatelles, l’autobiographie de 2008 (best-seller aux 250 000 exemplaires), mais non : l’amour est « une plaie ouverte, jamais guérie », elle y a trouvé la matière d’un disque de plus et d’un tout premier roman, qui s’intitulent tous deux pareillement L’amour fou.

Oui, L’amour fou, comme le livre d’André Breton. Et sans doute quelques livres et disques d’autrui, de par le monde. L’association amour-folie n’est pas neuve, mais dit tellement tout d’elle et de l’amour. « Ça s’est imposé. Je n’ai pas pensé au disque en écrivant le récit, ce texte était dans mes tiroirs depuis longtemps. Et le disque n’est pas une mise en chansons du livre. Mais le sujet est le même. C’est mon grand sujet, voilà tout. » Dois-je égrener des titres ? Comment te dire adieu, La question, Voilà, Il n’y a pas d’amour heureux, Message personnel, tant d’autres. Incroyable qu’il s’en ajoute dix, et dix belles, presque toutes à base de piano sur lit de « vraies cordes magnifiques enregistrées en Macédoine », dont cinq essentielles : Si vous n’avez rien à me dire… (sur les mots de Victor Hugo), la splendide Normandia, Soie et fourrures, L’enfer et le paradis, Rendez-vous dans une autre vie.

 

L’exutoire

Sacrée moyenne, à cette étape inespérée du parcours. Besoin d’expression encore impérieux, comprend-on. « C’est la grande chance que j’ai depuis le début : je dispose d’un exutoire tout à fait extraordinaire. Je ne sais pas ce que je serais devenue sans cette issue pour les états extrêmes dans lesquels l’amour m’a mise. C’est indissociable. Et c’est valable dans les deux sens. Je crois que je me suis laissée aller à des insanités invraisemblables dans mes relations amoureuses pour mieux m’en plaindre dans les chansons… Pas consciemment, évidemment. » Elle rit, animée, ranimée.

En cela, il n’y a pas grande distance entre ses chansons d’amour fou et ce premier roman d’amour fou : le même coeur y saigne et, de son propre aveu, s’y complaît. Mais peut-être a-t-on un accès encore plus privilégié à la Françoise Hardy d’amour dévorée, d’amour nourrie, dans ce récit de fiction qui creuse le bobo là où l’autobiographie demeurait à la surface des faits. « Oui, je crois que ça va plus loin. J’ai travaillé beaucoup la forme, mais au départ, ce sont des décennies de réflexions sur mes sentiments. Chaque fois que j’y revenais, ça me faisait du bien, ça me soulageait. Pareil pour les chansons, encore maintenant. Quand j’écris un texte de chanson qui ne me paraît pas trop mal, en plus quand je l’enregistre et que c’est pas mal à entendre, c’est un grand bonheur qui compense tout le reste. Une forme de sublimation. »

Il est forcément tentant de renvoyer l’album au roman, et réciproquement. Forcément, on trouve le même enfer, le même paradis. « Que pesaient mes innombrables descentes en enfer passées et futures, à côté de cet instant de paradis », écrit la dame du livre à propos de son monsieur X. « Toute une vie / De feux de joie, de tas de cendres », chante Hardy dans L’enfer et le paradis. On peut s’amuser longtemps comme ça. Toute une vie. « Les quelques hommes que j’ai connus, et en particulier Jacques Dutronc, ont mis énormément d’intensité dans ma vie, beaucoup beaucoup beaucoup de douleur, des tas de choses difficiles, mais le revers positif est trop important, les moments extraordinaires… » Et toutes ces chansons, et ce roman. « Je trouve que ça valait la peine. »

Elle aime Downton Abbey (pardi!)

« Surtout ne me dites rien ! », réagit-elle, soudainement très excitée. Ayant lu quelque part que Françoise Hardy est une assidue des grandes sagas de la télé, et d’abord de Downton Abbey, j’ai mentionné au passage la série-fleuve britannique, dont je viens de suivre la troisième saison par le truchement d’un quelconque site de streaming, devançant la diffusion hors Albion de plusieurs mois. Exclamations d’envie et soupirs : « Cette série, c’est tout ce que j’aime ! C’est extraordinaire ! Les Anglais, quand ils traitent du couple, ils ont l’art de mettre du suspense, en jouant sur les inhibitions, les culpabilités, les secrets, les indiscrétions, ils trouvent toujours une nouvelle manière de mettre en scène l’impossibilité de se rejoindre. » Air connu ? « Bien sûr que ça me ressemble ! Matthew [Dan Stevens] et Lady Mary [Michelle Dockery], on voudrait tellement qu’enfin, enfin, ils se retrouvent, mais non, voilà qu’il arrive avec sa fiancée, et puis sa fiancée meurt et il ne veut plus épouser Mary ! C’est remarquablement bien fait. Pour ça, Julian Fellowes [qui écrit la série], il est champion. » Rien à voir avec Château en Suède, le film de Vadim décanté de la pièce de Sagan, où la toute jeune Françoise, pour ses débuts à l’écran, incarnait Ophélie. Dans son autobiographie, elle n’en garde que « l’expérience de longue et mortelle attente inhérente à un tournage de film ». Fini, bien fini, le cinéma, fût-ce pour jouer une aristo parisienne en visite à Downton Abbey. « Mais c’est délicieux de rêver à toutes ces histoires quand on est aussi romantique que moi. Un ami m’a dit, à propos de mon roman, que j’écrivais comme au XIXe siècle. Je suis probablement d’un autre temps. »