Wagner pour tous

Le sujet du Vaisseau fantôme a été inspiré au compositeur par des périples de sa propre vie, en l’occurrence un voyage Riga-Londres en tant que passager clandestin d’un bateau.
Photo: Yves Renaud Le sujet du Vaisseau fantôme a été inspiré au compositeur par des périples de sa propre vie, en l’occurrence un voyage Riga-Londres en tant que passager clandestin d’un bateau.

L’année 2013 marquera le bicentenaire de la naissance de Verdi et de Wagner. Après avoir ouvert sa saison avec La Traviata de l’un, l’Opéra de Montréal s’intéresse donc au Vaisseau fantôme de l’autre. L’opéra prend l’affiche ce soir pour quatre représentations jusqu’à samedi prochain.


Si vous voulez faire découvrir Wagner à votre neveu ou à votre cousin, vous êtes sûr qu’en choisissant Le vaisseau fantôme vous ne courrez guère de risques. Pour les maisons d’opéra, Le vaisseau fantôme est aussi souvent une sorte de « Wagner alibi », qui va permettre de dire qu’on a programmé du Wagner sans prendre trop de risques.

 

Une histoire de moyens


S’agissant de l’Opéra de Montréal - et en réponse à ceux qui demandent parfois pourquoi on ne voit pas le Ring de Lepage à Montréal ! -, il faut considérer les ressources financières limitées et comprendre que Le vaisseau fantôme est tout simplement, ici, la seule porte ouverte à Wagner. Pourquoi ? Parce que cet opéra dure deux heures trente et compte six rôles, alors que les « vrais » opéras de Wagner multiplient les rôles et étalent la durée. Or un opéra de quatre heures, cela représente davantage de répétitions et des dépassements de temps à payer à des orchestres numériquement imposants : c’est tout simplement impossible. Pour cadrer définitivement le sujet : le budget du Ring de Lepage à New York, c’est au bas mot deux ans du budget total de l’OdM au complet.


Si Montréal avait, ou se donnait, les moyens d’un opéra qui représente vraiment la ville, seuls Lohengrin et Tristan et Isolde, opéras longs mais à distribution non pléthorique, pourraient entrer en ligne de compte. On n’en est pas là.


Si Le vaisseau fantôme est un peu dédaigné des « vrais » wagnériens, c’est qu’il est en fait un ouvrage de transition, une oeuvre marquant le passage de Wagner à un âge artistique adulte. Auparavant, il y eut Les fées, La défense d’aimer et Rienzi. Ce dernier mérite qu’on s’y attarde. Il comporte les premiers frémissements wagnériens, mais reste surtout marquant dans le genre « grand opéra », cultivé à l’époque (1842) par Giacomo Meyerbeer, ce qui inspira au chef Hans von Bülow cette phrase célèbre : « Rienzi est le meilleur opéra de Meyerbeer. »


Le vaisseau fantôme est créé deux mois après Rienzi. Le sujet a été inspiré au compositeur par des périples de sa propre vie, en l’occurrence un voyage Riga-Londres en tant que passager clandestin d’un bateau contraint à accoster en Norvège en raison d’une tempête. C’est aussi un opéra contemporain d’une période douloureuse : celle de la vaine tentative du compositeur de séduire Paris. L’histoire du Vaisseau fantôme fut d’ailleurs écrite en français pour la direction de l’Opéra de Paris, qui rejeta le compositeur.


Wagner n’eut donc pas plus de chance à Paris que Beethoven ! Le vaisseau fantôme sera refilé à l’Opéra de Dresde, qui avait aussi accepté Rienzi. Le succès viendra cependant plusieurs décennies après.

 

Le vrai Wagner


L’histoire du Vaisseau fantôme est celle du « Hollandais volant » (le titre en allemand du Vaisseau fantôme est Der fliegende Holländer, ou Hollandais volant), capitaine blasphémateur maudit, qui a la possibilité, une fois tous les sept ans, d’accoster et de tenter d’échapper à sa malédiction en trouvant une femme qui lui restera fidèle jusqu’à la mort. S’il échoue, le Hollandais est condamné à errer sur les flots jusqu’au jour du Jugement dernier.


Le jour J étant arrivé, le Hollandais soudoie un capitaine norvégien, Daland, dont le bateau est amarré à côté du sien. Daland se propose de lui accorder la main de sa fille Senta. À l’acte 2, Senta contemple un mystérieux portrait : celui du Hollandais. Elle chante sa légende et avoue vouloir être celle qui le délivrera, ce qui ne plaît pas à son petit ami, Erik. Mais Senta et le Hollandais se rencontrent et se jurent amour et fidélité.


Il y a, hélas, un dernier acte. Erik y fait des reproches à Senta, et le Hollandais surprend des propos ambigus pouvant lui laisser penser que Senta a rompu leur pacte. Il s’enfuit pour poursuivre son infinie errance. Senta, désespérée, renouvelle sa promesse de lui rester fidèle jusqu’à la mort et se jette d’une falaise. À ce moment-là, le vaisseau fantôme sombre et, la malédiction levée, Senta et le Hollandais gagnent le ciel.


Wagner a trouvé dans cette histoire de malédiction un écho personnel aux adversités de la vie. Et, en se racontant, il trouve son style. D’ailleurs, il voit dans l’amour inconditionnel un chemin vers la sérénité. Tout cela a inspiré à Piotr Kaminski cette merveilleuse formule : « Pour la première fois, Wagner s’identifie à son héros, ce qui deviendra une des règles fondamentales de son univers dramatique. […] Le vaisseau fantôme est un opéra autobiographique, mais, surtout, et c’est cela qui le rend si fortement wagnérien, c’est un opéra égocentrique. »

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