De Fred Fortin à Gros Mené - Une génération en liberté

«Le musicien Fred Fortin est entouré à gauche de son fidèle guitariste et ami Olivier Langevin et du batteur Pierre Fortin, aussi membre des Dales Hawerchuk. Ensemble, ils forment le noyau du groupe Gros Mené, qui vient de faire paraître un nouveau disque, Agnus Dei.»
Photo: François Pesant - Le Devoir «Le musicien Fred Fortin est entouré à gauche de son fidèle guitariste et ami Olivier Langevin et du batteur Pierre Fortin, aussi membre des Dales Hawerchuk. Ensemble, ils forment le noyau du groupe Gros Mené, qui vient de faire paraître un nouveau disque, Agnus Dei.»

Le mois dernier paraissait le deuxième disque de la formation Gros Mené, Agnus Dei, et ce, près de 14 ans après le mythique et dépeignant Tue ce drum Pierre Bouchard, l’album fondateur du groupe dirigé par Fred Fortin. Que ce soit avec son groupe ou en solo, Fortin est devenu un pilier de la musique d’ici. Regards croisés sur un auteur-compositeur-interprète totalement libre, qui a influencé plusieurs de ses contemporains.

Avec le temps, Fred Fortin, s’est fait un prénom : Fred. Pour tout le milieu de la musique alternative et même chez beaucoup de mélomanes, c’est Fred tout court. Fred, c’est le Fred homme-orchestre de son premier album solo, qui portait pourtant son nom au grand complet, Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron. Fred, c’est aussi le cerveau fou du groupe stoner Gros Mené qui, en 1999, a fait souffler un vent nouveau sur le rock québécois.


Ces deux volets de sa carrière se côtoient encore, comme les deux côtés d’une même médaille. Le natif de Dolbeau, père de trois enfants, a en tout quatre disques solos faits de folk-rock, et il vient de ressusciter Gros Mené, en jachère depuis 14 ans.


Ce nouveau Gros Mené, qui sera défendu mardi au Coup de coeur francophone, est une cuvée toujours aussi « bière-filles-hockey », mais plus sage à l’oreille que Tue ce drum Pierre Bouchard, fait à l’époque sans demi-teinte. Agnus Dei reprend un peu du son rock-électro de la formation Galaxie, de son fidèle ami et collègue Olivier Langevin, avec des touches seventies. Mais pour Fred Fortin, les deux albums de Gros Mené partent d’une même intention, d’une même réaction : brasser la cage.


« Un moment donné, y’a des standards dans la musique, des choses qui se ressemblent. C’est correct… mais j’ai de la misère quand ça devient trop uniforme, lance le timide musicien de 41 ans à la barbe grisonnante. Aujourd’hui, t’embarques sur l’ordi, rien ne dépasse, y’a de l’Auto-Tune [correcteur électronique] partout dans les voix. Ça donne des structures incroyables, c’est une forme d’architecture, mais on peut doser l’utilisation de ça et ramener la musique et les musiciens en avant-plan. Pis avoir de quoi de plus cru. Y’a des formats radio, et c’est pas long que le musicien prend le bord dans les critères, dans ce qu’il faut faire et pas faire. Un moment donné, ça peux-tu être celui qui fait la toune qui décide ? »

 

Le domaine des possibles


La liberté de décider. Celle de faire à sa façon, d’utiliser sa propre poésie, son accent du Lac. Voilà ce qui est au coeur de l’oeuvre de Fred Fortin, seul ou avec son groupe. Voilà ce qui fait que sa musique est empreinte d’humanité, de vérité. Voilà ce qui fait que, même si c’est parfois simple, cru, ou brut, on a le poil qui se dresse sur les bras. Voilà peut-être pourquoi on l’appelle Fred tout court.


Le guitariste Olivier Langevin était là lors de l’enregistrement du premier Gros Mené. Et il est encore là 15 ans plus tard. « C’est la liberté avec laquelle il fait sa musique et ses disques qui est inspirante pour tout le monde. Le son qu’il a amené, le talent qu’il a sont inspirants. Il aime ça, se creuser la tête, le bonhomme ; il n’aime pas prendre le premier truc qui vient, ça c’est clair. »


Dimanche dernier, pendant le Gala de l’ADISQ, Stéphane Lafleur est monté sur scène pour récupérer le Félix de l’auteur ou compositeur de l’année. Le chanteur du groupe Avec pas d’casque a tenu à remercier Richard Desjardins ainsi que Fred Fortin, qui ont été pour lui des « allumeurs de feu » et des « tapeux de trail ».


« Fred Fortin est débarqué avec un son et une langue bien à lui, raconte Lafleur au Devoir. Il y avait une sincérité dans sa voix. Quand quelqu’un arrive à t’émouvoir en gueulant “ steak en tranche ”, t’es obligé de t’attarder et de prêter attention. J’aimais aussi le choix des mots, la rythmique. “ Ben buzzé su’l prélart ”, tout est là. Ça donnait le goût d’écrire dans la langue de chez nous, sans complexe. Ça rendait les choses possibles. »

 

Un musicien complet


Bassiste, guitariste, batteur, jouant aussi de l’harmonica, Fred Fortin ne se contente pas de suites d’accords simples, même si à l’oreille on n’y voit souvent que du feu. Tout guitariste de salon du Québec vous le dira.


Luc Brien en sait quelque chose. Chanteur et compositeur pour le groupe rock’n’roll Les Breastfeeders, il a accueilli Fred Fortin comme batteur dans sa formation entre 2005 et 2007, le temps de l’album Les matins de grands soirs.


« Sans Fred, jamais une chanson comme Tout va pour le mieux dans le pire des mondes n’aurait eu cette rythmique si originale, si inimitable et qui rend fou tous nos drummers depuis. Il faut noter que Fred est un batteur gaucher qui joue en position de droitier, ce qui lui permet de faire des passes qu’un droitier ou un gaucher jouant en position de gaucher ne peut pas faire. » Quand on parlait de sortir des standards…


Avancer en marge


C’est aussi par sa méthode d’enregistrement un peu sauvage, indépendante, que Fred a inspiré plusieurs musiciens québécois. À ses débuts en 1996, enregistrer un disque en dehors d’un studio restait un fait rare. Fortin, lui, était déjà autonome dans son chalet de la rivière à l’Ours. Et, anecdote, c’est aussi Gros Mené qui a été la première signature de l’étiquette indépendante La Tribu.


Si le musicien Dany Placard admire « l’absence de contrainte commerciale » de Fred Fortin, « qui a ouvert les oreilles du monde à un son moins formaté », son ancien partenaire de scène Carl-Éric Hudon a été encouragé par le développement de la carrière de Fred Fortin en parallèle de la grosse industrie. « Il a démontré qu’on pouvait prendre un autre chemin dans cet univers-là et arriver à ses fins quand même. Pour un gars de ma génération, il me semble que Fortin est l’exemple le plus commun. Et j’en connais qui ne sonnent pas du tout comme lui qui “été influencés par sa démarche. »


L’impact de l’auteur Fortin s’est récemment fait sentir chez le participant de Star Académie William Deslauriers, qui a repris Moisi moé’ssi, pour le meilleur et pour le pire. Et n’oublions pas que le Français Thomas Fersen lui a fait confiance pour la réalisation et les spectacles du disque Trois petits tours.


C’est le précis Luc Brien qui boucle magnifiquement la boucle. « Je crois que Fred et Gros Mené ont appris à bien des gens comment faire du rock et de la chanson de manière bien québécoise et moderne. Ç’a fait des petits : pensons aux Dales Hawerchuck, ou même aux premiers essais de Vincent Vallières. Fred, Langevin et tous ceux qui sont passés par Gros Mené ont inventé, sans l’ombre d’un doute, une nouvelle rythmique québécoise. Ils font maintenant partie de notre héritage. C’est pas rien. »

 

 

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«Ça donnait le goût d’écrire dans la langue de chez nous, sans complexe. Ça rendait les choses possibles.» — Stéphane Lafleur, Avec pas d’casque. Le groupe a remporté deux Félix au dernier Gala de l’ADISQ, celui de l’auteur ou compositeur de l’année et celui du choix de la critique. Il sera en concert le 16 novembre au Cercle, à Québec, et le 22 novembre à la Sala Rossa, à Montréal.

«Fred et Gros Mené ont appris à bien des gens comment faire du rock et de la chanson de manière bien québécoise et moderne.» — Luc Brien, Les Breastfeeders. Le groupe a fait paraître Dans la gueule des jours en mars 2011. Brien sera au Coup de coeur francophone mardi comme DJ à L’Esco, après le concert de Propofol.

«[Fred] démontré qu’on pouvait prendre un autre chemin dans cet univers-là et arriver à ses fins quand même.» — Carl-Éric Hudon, membre du groupe Panache, il prépare un nouvel album solo. En concert mercredi dans le cadre du Coup de coeur francophone, avec Félix/David And The Woods, à L’Esco.

«[Fred Fortin] a ouvert les oreilles du monde à un son moins formaté.» — Dany Placard, qui vient de faire paraître son quatrième disque solo, Démon vert. En concert au Coup de coeur francophone avec Jolie Jumper au Divan orange.