Johnny Cash, 1932- 2003 - L'homme en noir nous a quittés

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J. R. Cash, dit Johnny, fils de ramasseur de coton de l'Arkansas, pionnier du rockabilly, mont Rushmore à lui tout seul de la musique country, chanteur, musicien, harmoniciste, auteur-compositeur vénéré par ses pairs depuis cinq décennies, personnage célébré par la nation américaine et ses présidents, figure emblématique d'une Amérique à la fois rebelle et patriotique, serviteur de Dieu mais parfois aussi du Diable, s'est éteint hier dans un hôpital de Nashville, au Tennessee. Il avait 71 ans.

Vaincu par le diabète et ses séquelles, disaient hier les dépêches pour expliquer médicalement le décès de Johnny Cash. Pancréatite, précisait-on. Vaincu par la mort, oui. Pas sa mort à lui, qu'il n'a jamais cessé de regarder en face, l'affrontant à travers ses chansons et lui refusant obstinément la victoire, malgré les surdoses de drogue et d'alcool des années 60, en dépit des attaques incessantes de la maladie dans les années 90. C'est une autre mort, la mort de sa compagne June Carter Cash, le 15 mai dernier, qui l'a finalement emporté. Quiconque assistait aux funérailles de June le 18 mai l'a vu: Johnny Cash était plus qu'effondré. Anéanti. Prêt à rendre l'âme comme un soldat fatigué rend les armes. Moins de trois mois plus tard, l'annonce de son décès surprend peu (certainement moins que celle du comédien jerrylewissien John Ritter, qui survient au même moment), et la peine qui envahissait hier ses proches et la grande famille mondiale de ceux qui l'aiment est forcément accompagnée d'un grand soupir de soulagement: trois mois sans June, c'était déjà trop.

En vérité, tout avait été dit, et le dénouement n'avait plus qu'à se dénouer. Johnny Cash est donc mort en septembre et c'était précisément ce qu'annonçait la chanson September When It Comes, qu'il partageait avec sa fille Rosanne sur le plus récent album de celle-ci (Rules Of Travel, paru au printemps): «I cannot move a mountain now», chantait-il avec ce qui restait de sa formidable voix de baryton. L'ultime album de June Carter Cash (descendante directe de la légendaire Carter Family, faut-il le rappeler), magnifique Wildwood Flower paru la semaine dernière, était pareillement testamentaire: Johnny et June y mêlaient une dernière fois leurs voix, le temps de se poser l'un l'autre la seule question qui compte: «Will you miss me?» Selon le producteur Rick Rubin, qui a révélé Cash ces dernières années à une nouvelle génération en lui faisant enregistrer sur son label American Recordings une série d'albums tout aussi extraordinairement dépouillés qu'implacablement lucides, le bien nommé «Man In Black» préparait un nouveau disque à partir de chansons de June. Manière d'être avec elle, en attendant de la rejoindre.

Nous attendions sa mort, nous aussi. Les hommages avaient été rendus, les officiels comme les affectueux. Le Country Music Hall Of Fame et le Rock'n'Roll Hall Of Fame l'avaient élu à la première année d'admissibilité, honneur qui n'échut pas même à Elvis Presley, son condisciple des premiers jours chez Sun Records, maison-mère du rockabilly. Lauréat de 11 trophées Grammy (dont un Lifetime Achievement Award reçu en 1992) et de tout un tas de récompenses de la CMA (Country Music Association), Johnny Cash avait reçu les plus grands honneurs de l'Amérique, y compris le Lifetime Contribution To American Culture du prestigieux Kennedy Center en 1996. Les Springsteen, Dylan, Steve Earle, Dwight Yoakam et compagnie n'auront pas non plus attendu qu'il meure pour lui faire savoir la place qu'il occupait dans leur monde et leur coeur: l'album Kindred Spirits - A Tribute To The Songs Of Johnny Cash rassemblait l'an dernier leurs fières relectures des Get Rhythm, Big River, I Walk The Line et autres immortelles de l'homme aux 1500 chansons et 500 albums. Lancé en 2003, Johnny's Blues - A Tribute To Johnny Cash, moins étoilé de vedettes, donnait la mesure de la richesse du répertoire: blues, gospel, folk, bluegrass, Johnny Cash a approfondi toutes les formes de base de la musique populaire américaine.

L'Amérique incarnée

Johnny Cash était tout ça et bien plus. On ne vous fera pas ici le topo chronologique de sa vie, mais en un mot, en un très gros mot, il était l'Amérique. Celle des excès, celle de la ferveur. Celle des mal-aimés et celle des choyés. Celle des valeurs profondes, celle des paradis artificiels. Celle qu'on aime et celle dont on a parfois un peu peur. «Paradoxal, écrit Jacques Brémond dans Le Guide de la country music et du folk (Fayard, 1999), l'homme en noir, rebelle et outlaw, attentif aux humbles, se souvenant de sa condition de "country boy", soutient également les plus extrémistes des chrétiens paternalistes comme le prêcheur Billy Graham.» Il a chanté dans les prisons (le fameux disque Live At San Quentin de 1969 en témoigne), mais il a aussi bâti un musée à sa propre gloire, où il se positionnait comme l'aboutissement de l'épopée américaine. Louable homme de famille pendant près de 40 ans auprès de June, il a été l'épave bourrée de pilules et d'alcool qui abandonna sa première femme Vivian et leur progéniture en 1961.

C'est évidemment ce qui rendait ses chansons si crédibles. L'homme était certes monumental, mais pas monolithique. Mythique, mais de chair et d'os. Quand il chantait The Beast In Me sur le premier de ses quatre disques chez American Recordings, on le croyait. Comme on le croyait quand il portait bien haut le Ragged Old Flag, proaméricain jusqu'aux pointes des éperons. «I shot a man in Reno / Just to watch him die», avouait-il dans Folsom Prison Blues, l'un de ses refrains fétiches de la période Sun. Venant d'un type qui avait eu le nez aplati par un para durant son séjour en 1953 dans l'armée, même la personnification d'un meurtrier n'était pas outrée.

De toutes ces incarnations, c'est quand même pour moi le Johnny Cash des premiers 78-tours chez Sun qui m'importe le plus: c'est là, entre 1955 et 1958, dans le petit studio de feu Sam Phillips à Memphis, au Tennessee, dans la foulée d'Elvis et de Carl Perkins, que le son à jamais associé à Johnny Cash fut défini avec les musiciens du Tennessee Two et le réalisateur Jack Clement: une guitare électrique jouant les notes en triplé, une contrebasse marquant les temps, une guitare acoustique accentuant les moments clés, le tout nimbé d'écho, laissant énormément de place à la voix d'enfer du chanteur. C'est le son de Cry, Cry, Cry, I Walk The Line, Folsom Prison Blues, Get Rhythm, Big River. Il y a dans ces enregistrements une intensité qui confine au danger, intensité que l'homme en noir ne retrouvera vraiment qu'au seuil de la grande noirceur, dans les quatre disques de la série American. Sur le dernier (American IV - The Man Comes Around), sa version de la chanson Hurt, composée par Trent Reznor, du groupe Nine Inch Nails, a donné lieu à un clip si intense que la génération MTV n'en est pas encore revenue: six nominations et un prix ont réitéré il y a quelques semaines à peine la pertinence sans âge de Johnny Cash. Ultime baume sur une blessure que l'époux, refusant la solitude, avait renoncé à soigner.