Temps suspendu à la SPACQ

On a retenu notre souffle. Tous. Vigneault, Plamondon, Diane Juster, Daniel Bélanger, Stephen Faulkner, André Gagnon, Édith Butler et les autres auteurs et compositeurs, gens du métier et des médias aussi, réunis en ce vendredi après-midi pour le dîner annuel de remise des prix de la Société professionnelle des auteurs et compositeurs du Québec (la SPACQ).

Monique Leyrac, au podium pour recevoir le prix Lucille Dumont célébrant sa carrière d’interprète, venait de lancer qu’elle nous chanterait bien « une petite chanson ». Comme ça, sans avertir, après avoir précisément rappelé qu’elle ne chante plus jamais, fût-ce chez elle. Quelle chanson ? Non, pas une immortelle de son répertoire. Une chanson de son enfance, comme il en vient « aux vieilles personnes ». Et elle a laissé la mélodie monter. « Aime-moi comme on aime une rose / Qu’un rayon de soleil fait éclore… » Oh ! ce timbre ! Ce velours rien qu’à elle ! Frisson. « Cueille-moi, je suis ta fleur, je suis ta rose / Qui meurt hélas à peine éclose, / Pour toi seule est mon coeur… » Et c’était fini : le refrain du Tango des roses, chanson créée en 1929 par Georges Vorelli, avait vécu une nouvelle vie. Et la grande dame aussi.


Incroyables dîners de la SPACQ. Chaque année, il se passe des choses. Chaque année, des lauréats repartent avec des chèques de 10 000 $ aboulés par de grosses compagnies, ce qui n’est pas rien, mais surtout, surtout, les élus n’en reviennent pas d’être ainsi admis à l’Olympe de la création chansonnière, en présence de pairs qui sont aussi mentors, modèles, maîtres.


Fallait voir vendredi Daniel Bélanger, plus qu’intimidé : « Je vous ai tous écoutés ! » Fallait entendre Ariane Moffatt constater la densité de « créativité au pied carré », Forestier rappelant à Leyrac le cadeau d’une critique dure mais juste en début de carrière, Stephen Faulkner remerciant chaleureusement le « Plume sans lequel » il ne serait pas là, Édith Butler, encore plus déchaînée qu’à l’accoutumée pour présenter « ses » Acadiens (Monique Poirier, Daniel Roa), Marie-Jo Thério littéralement portée par les mots préparés par Vigneault pour elle, Mathieu Lippé et Salomé Leclerc presque trop ravis pour parler, les compositeurs Richard Grégoire et Jean-Pierre Zanella presque surpris d’être là et finalement reconnus.


C’était tout ça et tellement plus. C’était l’assemblée qui chantait Quand les hommes vivront d’amour à Raymond Lévesque, lequel n’entendait rien mais voyait tout autour ces regards et ces bouches en mouvement. Et c’était Plume, en verve. Encore heureux d’avoir actionné la petite enregistreuse à temps pour l’extraordinaire laïus improvisé par le « rebelle intègre » bombardé Prix Sylvain-Lelièvre pour sa « carrière exceptionnelle d’auteur-compositeur ».


« Avez-vous remarqué, a-t-il commencé, que la plupart des gens qui sont ici sont affectés de la même maladie, qui est celle de faire des chansons ? Va donc savoir comment ça commence ! Moi, ç’a commencé de façon bénigne à l’adolescence, quand la vie m’a rentré dedans d’aplomb ; c’est là que ça s’est mêlé à mes anticorps, ça m’est rentré dans le système immunitaire, et je m’en suis servi pour me garder la tête hors de l’eau. Et finalement, par accoutumance, c’est devenu une manie, parce que t’es comme un écureuil dans ce métier-là : t’es dans ta cage, tu tournes dans la roulette, tu crées ta propre énergie, pis non content de courir dans la roulette, tu vas courir autour de la province, tu vas courir dans les autres pays, tu vas vendre tes germes ! Tu rends tout le monde malade ! Et puis, tu reviens à ta roulette, et là tu t’aperçois qu’en réalité tu tournes pas : tu creuses ! Tu creuses un trou. Pis ça, t’appelles ça une carrière. […] À la fin, t’es pogné dans ton trou, t’es comme un mineur de toi-même. Des fois t’as bonne mine, des fois t’as la mine basse avec ta mine de crayon, et là un jour, mine de rien… » Et Plume de conclure : « On peut se guérir de cette maladie-là : je ne ressens plus aucun besoin d’écrire des chansons… »