Découvrir Anne Sylvestre

« Le passé, vous savez, qu’est-ce qu’on s’en fiche ! L’essentiel, dans une vie d’auteure, c’est l’écriture », estime Anne Sylvestre.
Photo: François Pesant - Le Devoir « Le passé, vous savez, qu’est-ce qu’on s’en fiche ! L’essentiel, dans une vie d’auteure, c’est l’écriture », estime Anne Sylvestre.

Autant lui dire, me dis-je. Faire semblant, je serais plus nu encore. On a les trous qu’on a. Alors voilà, Anne Sylvestre, tel que vous me voyez en ce mardi matin au café Cherrier, j’arrive à vous ne sachant de vous que dalle. Ou si peu. Avant-hier encore, je n’aurais pas pu nommer une seule de vos chansons. Hier, j’ai planché comme on planche une veille d’examen : lu et relu la bio du site annesylvestre.com, compulsé compulsivement le dossier d’un vieux (et précieux) Chorus ; écouté et réécouté une compilation d’il y a 14 ans (40 ans de chansons) ; déniché quelques 45-tours dans ma collection (celui des Cathédrales, celui de La femme du vent) ; reçu et mangé tout cru les mp3 de Parenthèses, récent album en forme de promenade piano-voix dans les coins et recoins de ce répertoire si vaste.

« Vous avez bachoté, quoi », résume-t-elle en souriant, pas démontée, à peine étonnée. Oui, madame. Intensément. Sans méthode pour débutant. Pas trouvé d’Anne Sylvestre pour les nuls. Sans rire, lui dis-je, ça fait beaucoup d’un coup. On est saisi de vertige devant l’oeuvre immense : avoir fait le tour, j’en aurais eu pour les 15 disques de l’intégrale studio de 2008. Sans compter les 18 albums des Fabulettes, son fabuleux corpus pour enfants, oeuvre en soi. Par où commencer ? « Ben… par maintenant ! », propose-t-elle, amusée.


Ça tombe bien, Parenthèses est une compilation qui n’en est pas une, le parti pris piano-voix sort les chansons de leur contexte, hors chronologie. Je lui dis que j’ai été bien touché par Clémence en vacances, ce portrait d’une vieille dame qui « est comme en enfance », qui ne « fait plus rien » et s’en trouve « bien ». Joli contre-pied de l’idée selon laquelle la vacance de l’esprit est forcément source d’angoisse. J’entends d’ici les habitués : c’est tout Anne Sylvestre, ça, prendre les choses à contre-pied. Certes. Moi, je découvre. « J’aime beaucoup les personnages. C’est une façon de raconter une histoire. Je ne suis pas une théoricienne. Je n’aime pas ce qui est abstrait. J’aime nommer les choses, et quand les personnages ont un nom, ils se mettent à exister, on les voit. À l’origine de la chanson, il y avait une simple observation, j’avais entendu parler des gens de province qui disaient de l’une leurs voisines : “ Elle est folle, elle ne veut plus rien faire ! ” J’ai pensé : et si elle était heureuse ? Je l’ai appelée Clémence parce que c’est un beau prénom. »


Dans Lazare et Cécile, sur la compilation des 40 ans, ça m’a frappé aussi, dis-je en toute candeur (comme si j’étais le premier !). Cette fin heureuse, où les amants répudiés par le village n’ont pas fini « dans l’étang » ou « sous la branche d’un hêtre » : pas de tragédie. « Oui, il y a une joie dans ce moment où “ l’amour délivre ceux qui préfèrent s’aimer vivants ”. Cette chanson, c’est celle qui amène très souvent les adolescents à mes chansons adultes. Ils m’ont connue avec Les Fabulettes, et puis rencontrent Lazare et Cécile. Ce qui séduit d’abord, je crois, c’est l’imagerie de légende, tissée au petit point, une certaine magie : “ On dit qu’un foulard de brume/Fit pour elle un voile blanc/Fit à Lazare un costume/Tissé de nacre et d’argent ”. Et puis ça mène à cette conclusion pas du tout magique : “ Toi Cécile toi Lazare/Apprenez à votre enfant/Que jamais on ne sépare/Ceux qui s’aiment simplement ”. Le simplement tombe, pan, comme ça. » C’est ce qui fait l’effet, comprends-je. Du non poétique dans une chanson très poétique. Ça montre du doigt. « Oui, oui, c’est ce que j’aime dans les chansons. La petite chose qui fait que ça se rend aux gens. Ce qui rend une chanson utile. »


Anne Sylvestre en parlait déjà dans le dossier de Chorus, en a parlé sans doute souvent : la chanson doit servir à quelque chose. « Pourquoi faire des chansons ? Pour dire aux gens : vous n’êtes pas tout seuls. Y en a d’autres comme vous. Moi, je comprends comme vous. » Dans Malentendu, une chanson de 2011, elle évoque des gens que rien ne pousse l’un vers l’autre et qui vivent néanmoins des vies ensemble. « Cette chanson émeut beaucoup. Des couples se reconnaissent. Pourtant, j’écris pour moi surtout, hein ? J’écris pour le bonheur. J’écris pour les mots. Je ne me dis pas : des couples se reconnaîtront. Mais c’est ça, une chanson, c’est semé, et c’est à cueillir. »


Mine de rien, c’est ce qui s’est passé en bachotant. J’ai cueilli. Dans l’entrevue, on aura butiné d’une chanson à l’autre, dans le désordre, au gré du vent et des mots. Elle me dira son plaisir de n’avoir eu à parler de rien d’autre, pas plus de la belle époque de la Contrescarpe que de Brassens, pas même de l’amitié avec Pauline, du féminisme, de la carrière passée sous le radar de la grande presse. Tant mieux, je me serais empêtré dans les références. « Le passé, vous savez, qu’est-ce qu’on s’en fiche ! L’essentiel, dans une vie d’auteure, c’est l’écriture. »
 

Anne Sylvestre: Clémence en vacances


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