La crème des scènes européennes chez soi

L’été festivalier s’est achevé. L’heure est venue de se pencher sur la « musique en conserve » : le DVD et le Blu-ray, qui livrent à domicile ce que les scènes européennes ont de mieux à offrir. Longtemps timide en comparaison de l’abondance des vidéos d’opéras, l’offre de Blu-ray symphoniques s’étoffe peu à peu. À l’aune d’un rythme mensuel, parutions lyriques et symphoniques s’équilibrent quasiment désormais. Nous avons choisi cinq concerts, publiés en Blu-ray, intéressants à divers titres, dont certains vous feront passer de grands moments. Les titres présentés ici existent également en DVD « normal ».

Anton Bruckner : Symphonie no 5. Orchestre du Festival de Lucerne, Claudio Abbado.


Depuis l’édification d’une nouvelle salle de concert, devenue une référence mondiale, le Festival de Lucerne réunit un orchestre ad hoc, composé de la crème de la crème des musiciens d’orchestre. Il s’agit du retour à une ancienne tradition qui fit les grandes heures du festival après-guerre. On pense notamment à un sublime Concerto pour violon de Beethoven avec Menuhin et Furtwängler, en 1947, ou bien à l’ultime 9e symphonie de Beethoven de ce dernier, en 1954, deux moments immortalisés au disque.


La phalange d’aujourd’hui se retrouve chaque année pour faire de la musique, notamment avec Claudio Abbado. Après des enregistrements Mahler, le concert d’août 2011 nous permet de disposer de la 5e symphonie d’Anton Bruckner. Cette interprétation renouvelle la réussite d’un autre grand Bruckner d’Abbado-Lucerne : la 7e symphonie, couplée il y a quelques années au 3e concerto de Beethoven avec Brendel. Abbado est un grand interprète méconnu de Bruckner, comme en témoignent ses enregistrements avec Vienne pour Deutsche Grammophon, il y a quinze ou vingt ans. À cette époque, déjà, la 5e symphonie - la plus architecturale et complexe - était aux sommets. Abbado n’a rien perdu de sa maîtrise dans cette cathédrale symphonique sublime (Accentus Music ACC 10243).


Mozart : Concertos pour piano nos 20 à 27. Orchestre philharmonique de Berlin, Daniel Barenboïm (piano et direction).


Nous sommes entre 1986 et 1989 et il s’agit, aussi étonnant que cela paraisse, de vrais enregistrements en haute définition (avec son stéréo) réalisés comme produits audio et vidéo pour Teldec, le label classique de Time Warner, à l’époque où ce n’étaient pas encore les fonds de pension de Floride qui décidaient si l’univers avait droit ou non à des disques de Harnoncourt, Barenboïm ou Nagano. Le marché vidéo était intéressant puisque se dessinait le développement de chaînes musicales spécialisées. L’enregistrement de studio filmé pour la télévision n’existe plus aujourd’hui et ces concertos de Mozart apparaissent avec le recul comme l’un des plus beaux exemples du genre, par le soin apporté aux éclairages et à la précision de l’image dans le cadre fort agréable de la Siemens Villa. Le son est le même que celui des CD qui parurent alors et sont, aujourd’hui, disponibles en séries économiques. Sa relative dureté et le manque de souplesse dans certains montages sont le défaut majeur de l’entreprise. Attention : sur certains lecteurs, l’image souffre d’un léger effet stroboscopique (EuroArts 206 6094).


Beethoven : Les cinq concertos pour piano. Orchestre philharmonique de Vienne, Rudolf Buchbinder (piano et direction).


La tentation était grande de rapprocher ces concertos de Beethoven issus de concerts donnés en mai 2011 au Musikverein de Vienne et la parution Mozart discutée précédemment. Buchbinder et les Viennois nous montrent tout ce que le concert apporte à l’expérience et la perception musicales. Buchbinder incarne pour la sphère germanique la « haute autorité » en matière de Beethoven viennois. Il nous livre le legs de ce savoir dans une vidéo majeure. Moins implacables et raides que les Mozart de Barenboïm, ces Beethoven ne sont assurément pas parfaits à l’orchestre (netteté et cohésion des attaques), mais on retient immanquablement le jeu éminemment chambriste entre le soliste et ses partenaires. La manière libre et poétique de Buchbinder contraste tant avec le n’importe quoi stylistique (Pletnev, Mustonen et consorts) qu’avec l’objectivisation actuelle de l’interprétation de Beethoven. C’est un classique pour longtemps (CMajor 708 904).

 

Chostakovitch : Symphonie no 8. Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Andris Nelsons.


Cette vidéo, ainsi que le couplage du Concerto no 5 de Beethoven (soliste : Yefim Bronfman) et de la Schéhérazade de Rimski-Korsakov, lors d’un concert filmé le lendemain (référence 710 204) possède un intérêt documentaire important, puisqu’elle nous permet de voir enfin le chef en vogue de l’heure : le Letton Andris Nelsons. Il est en poste à Birmingham, mais il est question de lui à Boston et, advenant une incapacité de Mariss Jansons à Amsterdam, son nom sera assurément en haut de la liste des prétendants. C’est justement avec le Concertgebouw Orkest d’Amsterdam que ces deux vidéos de concerts ont été tournées, à Lucerne, en septembre 2011. Nelsons est un grand bonhomme aux gestes amples et élégants. Il fait de la belle musique, un peu imbue d’elle-même. Il s’agit davantage de beaux concerts bien ficelés que d’expériences humaines ou musicales renversantes. Mais, a contrario, c’est tenu, architecturé et cultivé, ce à quoi toutes les vedettes de l’heure, adeptes du culte de l’instant et de l’adrénaline évanescente, ne peuvent pas forcément prétendre (CMajor 710 004).

 

Fellini, Jazz Co. Orchestre philharmonique de Berlin, Riccardo Chailly.


Contrairement à Andris Nelsons, héraut du buzz musical des années 2010 mais qui a encore tout à prouver, Riccardo Chailly a fait toutes ses preuves et peut légitimement être considéré comme l’un des cinq grands chefs de notre temps. Espérons que, comme pour Jansons, ses problèmes cardiaques ne l’obligeront pas à poser sa baguette prématurément. Le Philharmonique de Berlin l’a choisi, en 2011, pour son concert populaire de la Waldbühne (sorte de Central Park berlinois). Pour un concert grand public, Chailly a choisi un programme parfait, entre Suite de jazz de Chostakovitch. Suite de La strada de Rota, Fontaines et Pins de Rome de Respighi. Le tournage est très bien rodé et le son plus que décent pour un concert en plein air. Ce moment de partage de belle musique mérite d’être immortalisé et vu. C’est, avec la 5e de Bruckner par Abbado, et tout à l’opposé, notre premier choix de cette sélection (EuroArts 2058404).