L’album blanc de Catherine Durand

Son nouvel album, Catherine Durand l’a enregistré au Studio Victor en prise directe avec tous les musiciens.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Son nouvel album, Catherine Durand l’a enregistré au Studio Victor en prise directe avec tous les musiciens.

Voyage en Islande pour faire place nette, nouvelle maison de disques, mouvance folk psychédélique, ça donne un cinquième disque planant et libre qui demande du temps. Trouvons-en.

L’Islande en hiver. Faut vouloir. À tout le moins faut-il en ressentir l’impérieuse nécessité, dis-je à Catherine Durand au fin fond du Placard, en face du Verre Bouteille et à deux pas de chez elle. « Je ne sais pas ce qui nous a pris, à Claudine et moi… » Claudine comme dans Claudine Sauvé, photographe et styliste : quatre des cinq disques de Catherine, c’est son regard. « On avait le choix. Soit un voyage de plongée sous-marine dans le Sud, soit… J’ai lancé l’idée : pourquoi pas l’Islande pour passer le jour de l’An ? »


Disparaître dans le bleu, s’évanouir dans le blanc. Bonnet blanc, blanc bonnet. Fuite en avant, Catherine ? « Sûrement. J’étais dans une espèce de brouhaha émotif. Ça bougeait partout, la vie professionnelle, la vie personnelle. Ça fait qu’on a décidé d’aller faire une thérapie ensemble au bout du monde. » L’Islande sans Björk ni contours. Le silence et l’infini. Du magnifique rien tout de blanc vêtu, apaisant et vertigineux à la fois, assurément la page blanche la plus blanche qui soit. « Un break de tout et de tous. Même à deux, je comprenais comme jamais à quel point on est seul dans la vie. Y avait rien, personne, c’était pas la saison touristique. Un autre beat. Je suis revenue de là très zen, disons. »


Mais sans chansons : elle n’écrit pas en voyage. « Mais ça m’a mise dans un état très particulier d’écriture, et les chansons sont venues. » Pas country-folk comme avant, les chansons. Plutôt folk psychédéliques. « J’entendais les arrangements dans ma tête en écrivant, les claviers en avant, les envolées instrumentales. C’était de l’écriture à perte de vue. Sans aucune règle au niveau des structures, pour la première fois de ma vie. Si j’avais envie que ça décolle à mi-chemin de la chanson et que ça ne revienne pas au refrain, ça décollait… C’est ça que l’Islande m’a apporté le plus : un sentiment d’extrême liberté. »


Bonne chose, se dit-on. Bonne chose avec un prix. Oui, des geysers de douce euphorie, mais sources d’angoisse aussi. « Plus que les autres fois, c’est sûr. Tout était remis en question. Qu’est-ce que je voulais dire ? Est-ce que j’avais encore quelque chose à dire ? Est-ce que j’avais fait le tour ? Par bouts, je me sentais comme si j’avais perdu la twist d’écrire des belles chansons. Il était rendu où, le mosus de demi-ton qui allait faire que la toune fonctionne, étonne ? À un moment donné, mes nouvelles chansons, je les haïssais toutes. Et là, je les faisais écouter à Salomé [Leclerc, la jeune chanteuse révélée l’an dernier par l’album Sous les arbres, qui a collaboré à trois musiques], ou à mon amie Claudine, et ça allait. Heureusement que j’avais des phares pour m’aiguiller. C’est comme ça que l’album a tranquillement pris forme… »


Comme un groupe


Et puis Catherine est retournée au Studio Victor (le même que la fois d’avant, pour Coeurs migratoires) avec sa famille de musique. Son Michael Néron à la console, son Joss Tellier aux fabuleuses guitares et à la coréalisation, son Robbie Kuster (le batteur de Patrick Watson) aux « percussions aériennes » et François Lafontaine, en hiatus de Karkwa, grand aventurier des claviers (piano Wurlitzer, orgue Hammond B-3, Moog !). Tout l’album a été enregistré en prise directe, tout le monde en même temps, tout le monde en apnée dans l’eau fondue des neiges d’Islande.


« À part quelques voix [Laurence Hélie, Marie-Pierre Arthur ont harmonisé çà et là], on a tout fait en cinq jours. Rien de réenregistré par après. Rien que du moment présent. Intensité et qualité de vie. Des tartares de saumon, des bonnes bouteilles. On a joué ensemble comme si j’étais la chanteuse du groupe. C’est ma signature musicale, mais avec un son de band. » C’est tout Catherine Durand, ça : solitaire, discrète, pudique, et disponible, ouverte, grégaire. Si elle n’avait jamais été aussi isolée qu’entre les « murs blancs du Nord », elle n’a jamais été aussi soudée à ses musiciens qu’entre les murs de bois de chez Victor. « Avec eux, j’ai pu m’abandonner en toute confiance : c’est dans la musique que je me perdais, et c’est dans la musique que je me retrouvais. »


En cela, Les murs blancs du Nord n’est pas un album qui s’impose d’emblée. Faut le temps d’y arriver. Point de départ, merveille de modulations, est la pièce qu’on retient d’abord (logique !). Et puis on rejoint Sur mon île, la plus franchement pop de l’ensemble. Et puis ce sont les solos de claviers et de guitare qui font leur effet hypnotique, et puis les choeurs d’À chacun sa pierre qui tombe, et puis on s’abandonne peu à peu aux mélodies moins évidentes : il y a encore des titres qui me glissent sur le corps, ce disque se vivra dans la durée. « Ça me va. C’est mon grand pari depuis 12 ans, rappelle Catherine, embrassant du regard mes cinq disques d’elle, étalés sur la table : faire quelque chose qui ressemble à une oeuvre. »


C’est bien pour ça qu’après Warner et Tandem.mu, elle est désormais en licence et en gérance chez Spectra, maison des Richard Séguin, Catherine Major. « C’est vraiment une boîte d’auteurs-compositeurs. Je pense que je suis à ma place, et pour un bon bout de temps. Je veux voyager encore dans ma musique, aller toujours plus loin au bout de moi-même, mais je ne veux plus déménager. »


Catherine Durand - Point de départ