L’art de la transformation

La chanteuse Irem Bekter
Photo: Orientalys La chanteuse Irem Bekter

« Nous invitons Phyras Haddad, qui nous donnera des saveurs orientales avec son oud et sa darbouka. Il interviendra dans quelques nouvelles pièces et dans d’autres, comme Chacarera del Fuego », dit Irem Bekter. Ce titre qui clôt l’album Primero ouvre déjà à la musique turque. C’est l’art de la transformation constante par la recherche de l’identité mouvante. À la suite de ses retrouvailles avec le pays qui l’a vue naître, sera-t-elle tentée par de nouvelles fusions dans ses créations à venir ?

« Je pense que oui. Ce sera peut-être plus moi-même. Je ne peux pas dire si c’est turc, parce que je n’habite pas là-bas, mais il y a une fusion. » Plus orientale, alors ? « On verra, je cherche de nouvelles sonorités, ça oui. On travaille sur un deuxième disque ; il y aura des rythmes irréguliers que j’ai appris en Turquie. » Elle revient d’un camp de création du côté de la mer Égée, les batteries rechargées à neuf. Sous l’impulsion du grand percussionniste Misirli Ahmet, elle y a suivi des ateliers de darbouka et de danses folkloriques turques, entre autres.

Elle possède déjà plusieurs cordes à son arc. Chanteuse, danseuse, chorégraphe, percussionniste et comédienne, elle s’applique depuis des années à intégrer plusieurs formes d’art. Dans le disque Primero, elle joue avec les mots, crie le chant de la terre, respire les émotions autochtones, se fait grave, gutturale, s’élève en vocalises, libère la gouaille de la plainte, termine intime. Son quintette pénètre avec elle les voies de la zamba ronde et lente, de la chacarera plus rythmée, de la complainte de la vidala et de la podorythmie du zapateo.

Mais ses musiciens, tous montréalais, transcendent les structures traditionnelles argentines. Damian Nisenson, saxophoniste aux lentes montées à la Gato Barbieri, peut aussi déconstruire la mélodie en improvisant, tout comme le violoncelliste Nicolas Cousineau qui vient du champ de la musique sérieuse et Willy Rios, un maestro du charango arrivé de Bolivie. Reste le percussionniste Daniel Emdem, du Chili, une force montante de la cancion et du latin jazz d’ici.

« Je ne peux pas faire seulement du traditionnel argentin, ce ne serait pas vrai pour moi », avait confié Irem. Avant d’arriver ici en 2006 de l’Argentine, elle avait créé Medea, la voz de la Sangre, du théâtre-musique qui mariait les rythmes autochtones du Sud à ceux de la Turquie. Aujourd’hui, elle invite ses musiciens à proposer leurs compositions pour un deuxième album du quintette qui n’en est plus un, puisque le contrebassiste Paul Johnston s’est joint à la formation. Elle a récemment écrit quelques pièces, dont une sur Istanbul : « Revenue à Montréal, elle est sortie en français sur un rythme de vidala argentine, mais avec un air turc. » Ainsi va la quête identitaire de cette âme forte.