Osheaga 2012 - Le grand déchirement

Metric
Photo: François Pesant Le Devoir Metric

Priorisant une distribution de qualité plutôt que des têtes d’affiche dominantes, les programmateurs de la 7e édition d’Osheaga ont rassemblé des artistes d’un talent monstre, mais ont échoué à leur faire honneur. Sonorisation inégale, tests de son perturbant le concert d’un groupe s’exécutant sur la scène d’à côté, palette de zones privilèges isolant les très importantes personnes de l’action : tous les ingrédients étaient réunis pour déconcentrer un public à l’attention déjà divisée par l’ère 2.0 et l’empêcher ainsi de vivre pleinement une expérience musicale. Encore heureux qu’il y ait eu la flamboyante Florence Welch pour sauver la mise le premier jour !

 
Florence + The Machine, l’exaltation

À peine la voix plaintive et douloureusement aiguë du chanteur The Weeknd s’estompe-t-elle que la prêtresse du indie rock Florence Welch surgit, les bras ouverts, devant les dizaines de milliers de festivaliers massés autour des deux scènes principales.
 
Parler d’envol musical est devenu le lieu commun impardonnable que l’on commet depuis plusieurs siècles déjà. Pourtant, la brillante chanteuse anglaise provoque la métaphore, l’oblige par ses arabesques lyriques poussées d’une voix puissante, sincère et franche, par son beau falsetto au trémolo serré qui coiffe les finales de ses chansons alors qu’elle rive les yeux au ciel, saluant au passage les oiseaux qui parsèment le ciel d’Osheaga, et par cette musicienne exaltée qui bondit et vrille d’un bout à l’autre des planches, spectrale, sans sembler toucher le sol. 
 
Succube, Florence Welch se nourrit de la foule pour mieux canaliser la puissance de Florence + The machine. « We need human sacrifices! », lance-t-elle avant d’hypnotiser les festivaliers jusqu’à les faire sauter, se câliner et grimper sur les épaules de leurs voisins. 
 
Après les deux premières pièces Only if for Night et What the Water Gave me, qui propulsent le concert à pleine intensité, la chanteuse n’a plus à regarder le ciel: les spectateurs galvanisés lui rendent toute la force de sa performance, la gardant bien de devoir chercher dans des hauteurs connues que d’elle-même l’énergie dont elle est avide.
 
Il faut bien saluer le harpiste Tom Monger, qui ornait la vague des progressions instrumentales plutôt que de s’en laisser submerger, ainsi que le percussionniste Christopher Lloyd Hayden, qui lâchait des séquences adroitement syncopées sur Shake it out et qui enchaînait habilement les sonorités tribales et les rythmes rock traditionnels sur Rabbit Heart. Mais autrement, rien de brillant sous le soleil pour les autres musiciens. C’est inévitable, l’éclat de Florence éclipse la Machine. À elle seule, elle est parvenue à inscrire un moment fort à l’histoire d’Osheaga.
 
Sigur Ros et Justice, virtuoses mésadaptés

Il faut bien l’admettre, les textures méditatives du groupe post-rock Sigur Rós, portées par la voix cristalline du leader Jónsi et ses cordes électriques frottées à l’archet, ne sont pas adaptées à l’exubérance barbaresque d’Osheaga. La foule massive n’est pas prête à plonger dans l’immersion proposée par ces musiciens innovateurs qui avaient porté le chant des glaciers islandais jusqu’au grand public québécois en intégrant la trame sonore du film Café de Flore en 2011. De fait, le site principal s’est drainé de moitié avant qu’une vague déferlante ne ramène une foule monstre pour Justice, présenté en finale du premier soir. 
 
Duo improbable que les français Gaspard Augé et Xavier de Rosnay! Alors que la traditionnelle croix chrétienne s’illumine au milieu de la scène de la Rivière, les deux DJs paraissent au faîte d’une machine monumentale flanquée de deux tours de neufs amplis Marshall, au son de la Toccata et Fugue en Ré mineur de Bach, soutenue par des sonorités plus près de la musique métal que de l’électro. Le décor est installé pour ce qui ressemble davantage à un spectacle de Metallica qu’une performance électro. Et pourtant, Justice assaille la foule de leur electronica grasse et lourde. Dommage qu’Augé et Rosnay se sentent si compressés par leur courte performance d’une heure dix minutes. Juste au moment où les festivaliers deviennent survoltés, Justice interrompt le morceau pour ratisser sa discographie en si peu temps. Tout le génie de l’électro réside dans l’intensité croissante de séquences savamment répétitives; génie que le format d’Osheaga empêche d’exprimer.
 
Enfin de l’authentique

Dans les sentiers battus d’Osheaga, où l’on peut se gâter les dents gratuitement d’un Coca-Cola vendu au prix d’un sourire, où l’on peut ramper d’urgence vers un kiosque à recharge de cellulaire lorsque notre machine à texte mourante voudrait nous forcer à se concentrer sur la musique, et où les comptoirs à marchandise s’assurent de nous faire respecter le code vestimentaire du festival (c’est le site Web d’Osheaga qui le dit), une poignée de musiciens sont venus injecter un peu de vrai dans cette foire. 
 
D’emblée, Avec pas d’casque – qui tient son nom de l’une des perles langagières de Jean Dion – balance Intuition #1, la chanson qui s’est mariée à la clameur des chaudrons et cuillères sur Casseroles – Montréal, 24 mai 2012, la vidéo virale de Jeremie Battaglia. 
 
Malgré la timidité du groupe qui ne regarde jamais les spectateurs et de son frontman qui ne termine pas ses phrases lorsqu’il s’adresse aux spectateurs, Avec pas d’casque est parvenu à absorber un public ou le carré rouge était à l’honneur, lui offrant un moment d’introspection nécessaire en ces derniers jours d’accalmie brisés par une campagne électorale et une rentrée qui s’annonce mouvementées. 
 
La candide néo-écossaise Feist s’est amenée avec une fougue rafraîchissante, même si sa voix s’est trop souvent effacée derrière le marasme confus de son band, enterrée par ses choristes se partageant pourtant un seul micro et par ses propres accords plaqués avec un enthousiasme admirable. La sono inégale d’Osheaga venait de faire une autre victime.
 
Alors que Snoop Dog, ressuscité sous l’avatar de Snoop Lion après une révélation mystique l’ayant converti au reggae (ce qui a l’avantage de justifier la quantité remarquable de joints fumés en plein spectacle), se faisait attendre sur la scène de la Rivière, Jesus and Mary Chain balançaient leurs gros riffs sales poussés par des mythiques amplis Orange crachant une distorsion à se fendre les tympans. Le public leur a bien pardonné les multiples interruptions ponctuées des sacres du chanteur Jim Reid, qui perdait ses mots. 
 
Qu’importe, puisque les légendaires rockeurs écossais venaient d’apporter un peu d’authenticité à ce festival qui venait à en manquer cruellement.

Orientation prometteuse

Osheaga n’est pas le seul festival à écorcher la sensibilité des mélomanes. Son orientation fondée sur la constance plutôt que les grands noms est prometteuse, au fond. Elle aura contribué, si l’on en juge par les passes week-end plus populaires qu’auparavant et par les 40 000 billets ayant trouvé preneur chaque jour, à attirer des visiteurs.
 
Mais la finale pluvieuse de dimanche, partagée entre les rythmes envoûtants de Metric et les hélicoptères lumineux de Moment Factory qui ont survolé la prestation des Black Keys, a confirmé ce déchirement entre spectaculaire et authentique. C’est le dernier qui l’emportera pour l’édition des 2, 3, 4 août 2013, si l’on en croit le vice-président exécutif Jacques Aubé.

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