Concerts classiques - Somptueux demi-concert

Alexandre Tharaud se présentait hier à Orford avec un récital divisé en deux. L’une partie, neuf sonates de Scarlatti, repose sur un répertoire que le pianiste français a immortalisé au disque. De l’autre, Le 1er Livre de Préludes de Debussy nous n’avions aucune idée. On peut dire que cette séparation est aussi celle qui s’impose dans l’impression laissée sur le mélomane. 

Le Scarlatti d’Alexandre Tharaud est tout simplement phénoménal. Le pianiste plonge dans les sonates lentes en mode mineur (K. 9 ou 481) avec des accents tristes et nostalgiques d’un romantisme à fleur de peau. Il parvient à nous transporter dans un univers qui dilate le temps, notamment en observant toutes les reprises. La Sonate en mi majeur, K. 380 semble ne pas en finir. Mais on en redemande, car le pianiste nous fait oublier où nous sommes et ce que nous avons entendu précédemment. 
 
Le plus exceptionnel se niche dans les sonates dans lesquelles Tharaud s’amuse comme un enfant : la volontariste K. 29, en ré majeur et plus encore la dernière au programme, la K. 141, en ré mineur, dont Tharaud souligne presque plus que de raison le côté hispanisant. Les successions de tonalités et d’atmosphères sont très étudiées et, en rappel, le mouvement lent du Concerto pour hautbois de Marcello, dans une transcription pour clavier seul, vient tout apaiser.
 
C’est peu dire que lorsque le concert finit ainsi on a oublié la première partie, consacrée à Debussy. J’y ai entendu des choses tellement inattendues et étranges qu’à un moment je me suis demandé si Tharaud avait bien envie d’être là. C’est la première fois que cela m’arrive à ce point avec cet artiste, mais je n’ai vraiment que très peu d’atomes crochus avec sa vision debussyste.
 
L’objectif est clair : prouver que Debussy n’est pas un «impressionniste». Cela nécessite-t-il cependant à ce point un laminage des atmosphères et une telle désincarnation? Je ne pense pas.
 
Lorsqu’à la fin de la Sérénade interrompue, Debussy écrit «en s’éloignant», il désir un effet, que Tharaud ignore, comme il en ignore tant d’autres. C’est tout l’univers sonore qui est étrange et rappelle à bien des égards, par moments, une sorte de décalque de Gaspard de la nuit de Ravel.
 
Cette impression, on la ressent très tôt dans le cahier. Il est clair que Tharaud a le souci de l’avancée, mais celle-ci est rigide et carrée dans un canevas sonore sec. Les indications fourmillent pourtant de la part du compositeur, demandant d’animer ici ou de retenir là (Les Sons et les parfums…). Au niveau des nuances c’est pareil : la gradation minutieuse de Ce qu’à vu le vent d’ouest est éventée beaucoup trop rapidement, car l’intensité maximale arrive trop tôt.
 
À la décharge de Tharaud on dira que jouer Debussy dans cette salle à l’acoustique clinique et hyper sonore sur un piano qui a l’air parfois rétif et dur à maîtriser en ce qui concerne l’extinction des résonances n’aide certainement pas. Nous avions des réserves sur ce piano Yamaha en entendant Zhu Xiao-Mei jouer Bach dessus. Elles ne sont pas levées par le Debussy de Tharaud!
 
Le pianiste français est désormais en route pour le Domaine Forget, où il jouera Ravel, Couperin et Debussy, dans une acoustique plus aérée et sur un autre instrument.

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