Festival Opéra de Québec - Tranche de vies

Le dernier tableau de La tempête : une coupe de la salle de la Scala de Milan que nous voyons de profil, comme une « tranche de vies » au sein de laquelle chacun occupe la place qui lui revient.
Photo: Louise Lebanc Le dernier tableau de La tempête : une coupe de la salle de la Scala de Milan que nous voyons de profil, comme une « tranche de vies » au sein de laquelle chacun occupe la place qui lui revient.

La coproduction de la nouvelle mise en scène de l’opéra de Thomas Adès, The Tempest (2004), mis en scène par Robert Lepage - coproduction de l’Opéra de Québec, du Metropolitan Opera et de l’Opéra de Vienne, en collaboration avec Ex Machina - a été présentée en grande première mondiale à Québec jeudi soir.

Il serait facile de clamer « génial, forcément génial », en décrivant les costumes, les décors, les voix et l’inventivité des effets scéniques. Et puis au fond, la musique, ça doit être bien, puisque le gars qui l’a composée a bonne réputation. Mais ce ne serait pas fair-play de se débarrasser de La tempête du tandem Adès-Lepage à si bon compte. Car la chose appelle la réflexion, même si Lepage a déclaré vouloir « toucher les non-initiés ».


Cette ambition semble déraisonnable, car la musique n’est en rien évidente. Mais les faits peuvent lui donner raison : le spectacle, même lu au premier degré, tient en haleine. Premier succès donc, et non des moindres : Lepage a réussi à faire du théâtre chanté, donc à habiller un opéra contemporain, sans que nous en ressentions vraiment l’aridité.


Aller plus loin amène à poser la question clé : Est-il légitime et judicieux pour un compositeur aujourd’hui de composer un opéra sur une histoire écrite en 1608, dépeignant un magicien qui déclenche une tempête pour provoquer le naufrage de ses ennemis sur une île ? La réponse immédiate est « non ». Mais la vraie réponse est « oui », et le miracle du spectacle est de nous le prouver.


La tempête, très efficacement adaptée par Meredith Oakes, est une fable philosophique intemporelle. Shakespeare invente une histoire qui nous renvoie à la philosophie grecque, notamment l’idée d’ordre cosmique mis en péril par un péché capital, très humain : l’hybris, c’est-à-dire l’orgueil de ceux qui ne veulent pas rester à leur place - Antonio, qui usurpe le trône, Stefano et Trinculo qui veulent devenir rois, Caliban qui désire Miranda. Prospero, usant de magie, rétablira l’équilibre et, donc, l’ordre du monde.


Dans un processus d’actualisation de la fable, Lepage nous renvoie notre propre image à travers divers angles de vue : nous sommes les acteurs de notre vie (1er tableau : la salle de la Scala de Milan ; le spectateur est sur scène). Nous avons échoué sur une île (2e tableau), symbole de notre existence. Par nos choix, nos arbitrages entre le bien et le mal, nous allons nous positionner, trouver notre place. D’où l’idée géniale du dernier tableau : une coupe de la salle que nous voyons de profil, comme une « tranche de vies ». Seuls l’amour, l’ordre et la justice ont droit de cité sur la scène. Les autres restent dans la salle, spectateurs ou acteurs aux premières loges.


Et c’est à cet instant théâtral où tout se résout que la musique d’Adès se fait la plus magique… au moment même où Prospero renonce à la magie ! Le compositeur anglais fait partie de ceux (avec Sallinen, Aho, Ruders, Turnage, Adams) qui ont trouvé une place pour l’opéra dans notre époque. Contrairement à Turnage et Adams, qui puisent dans l’actualité, ou Aho et Ruders, qui usent de métaphores, Adès a osé, comme Sallinen (qui a composé un Roi Lear), avoir recours à un monument théâtral. Son langage musical complexe et intelligent part de Britten, avec d’ailleurs un grand hommage à celui-ci dans la scène de foule vindicative du 2e acte. Seul le 1er acte tarde à démarrer, avec sa longue scène Prospero-Miranda.


L’écriture vocale est ardue, en matière d’intonation, voire quasiment impossible pour Ariel (stratosphérique Audrey Luna) qui navigue à répétition entre contre-mi et contre-fa! L’équipe vocale réunie à Québec est si bonne que l’on s’étonne que seuls deux protagonistes chanteront à New York. Mentions spéciales, outre Luna, au Caliban d’Antoun, au vétéran Joseph Rouleau en Gonzalo et à Julie Boulianne, excellente Miranda.


Le spectacle de Lepage est non seulement beau et visionnaire, mais aussi mené avec une efficacité absolue, démarrant tel un film d’action par une scène époustouflante de naufrage. Il réunit tous les arts - cirque, projection, danse, mime en ombres chinoises - et joue, en verticalité, sur plusieurs plans : la terre, d’où sort Caliban ; le ciel, où oeuvre Ariel (son apparition en aigle, à l’acte 2, est tétanisante), et le juste milieu qu’occupe Prospero.


Le triomphe fait par le public fut à la mesure de la hauteur de vue de cet éminent spectacle.

2 commentaires
  • Marthe Pouliot Duval - Abonné 29 juillet 2012 22 h 14

    Merci pour votre si juste analyse. Un opéra à revoir tant pour sa mise en scène géniale que pour son propos et la virtuosité des chanteurs.
    Enfin un opéra à Québec qui déstabilise sur tous les plans.
    On en redemande.

  • Geoffrey Thorpe - Inscrit 2 août 2012 12 h 33

    Un rendez-vous manqué

    Comme amateur de musique et de tout ce que touche Robert Lepage, j'étais ravi d'avoir des billets de première rangée pour la dernière représentation.

    D'abord la musique, grave déception. Que l'antimélodisme soit au rendez-vous était inévitable, dû aux diktats de «la classique moderne» (ce qui est une contradiction aussi implicite qu'explicite - cette forme ayant peu changé depuis belle lurette). Je ne veux pas être méchant, mais il y a des fois qu'au lieu de m'ouvrir sur un «Brave Nouveau Monde», j'ai l'impression de participer à une session de thérapie pour quelqu'un possédant beaucoup plus de besoins que du talent. On se demande si l'on est seul à remarquer un roi nu, ou bien si l'on est seul à halluciner en rayons X... Avec acclamations quasi unanimes, il faut croire que le génie d'Adès me dépasse tout simplement, donc je m'incline, mais pas sans observer qu'on a surtout raté la cible de «toucher des non-initiés», du moins pour ce qui est de la musique.

    Mais comme anglophone qui aime sa langue en toutes ses nuances (et qui ne veut rien savoir du bouilli stérile et mondial dont on parle un peu partout), je m'incline beaucoup moins, n'en déplaise à Meredith Oakes et d'autres. Adaptez Shakespeare dans un registre proche du petit Caillou et vous ne seriez pas loin. Mais sérieusement, est-ce cela la meilleure adaptation qu'on peut faire d'un si grand texte? Quand la traduction en français (projeté sur scène) possède une couche d'élégance et finesse qui manque dans le texte chanté, on a un devoir d'inquiétude. De plus, la musique et la parole étaient atrocement mal-bouclées, l'une accentuant les faiblesses de l'autre. Ouf!

    Malgré de s'être associé à cette cacophonie dégradante, Lepage était à sa hauteur habituelle pour ce qui est de la mise en scène; réfléchie, audacieuse, géniale. Les chanteurs faisaient ce qu'ils pouvaient avec aplomb, notons particulièrement une Ariel étonnante et très multidisciplinaire.