La fabuleuse et cruelle épopée de Jean Leloup

Jean Leloup au cœur du trafic de la rue du Parc, à Montréal. « Il faut savoir prendre des risques », affirme le musicien.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jean Leloup au cœur du trafic de la rue du Parc, à Montréal. « Il faut savoir prendre des risques », affirme le musicien.

Ce sera un texte tout en italique, ou presque. Que des citations. La parole est au conteur sinueux, brillant et loufoque qu’est Leloup. L’information, elle, est ici : Leloup donne jeudi soir à la place des Festivals son premier concert en plein air gratuit à Montréal depuis 1000 ans. Et La nuit des confettis sera « un récital classique », dit-il. Bien sûr.

Le photographe veut une photo avec une attitude « rock ». Jean Leloup réfléchit une seconde, éteint sa cigarette et quitte d’un pas rapide la terrasse du café. L’instant d’après, il est au beau milieu du trafic lourd de la rue du Parc, à Montréal, les bras ouverts, marchant sur la ligne jaune avec cette gueule qui dit tout sans rien dire.


Quand Leloup se rassoit, c’est pour dire qu’il « faut savoir prendre des risques ». Autre clope au bec. « Le plaisir depuis des années, enchaîne-t-il, ça a été de suivre la voie des samouraïs artistiques. » Il est lancé. On tâche de suivre.


« C’est à dire que j’ai constaté une chose, poursuit Leloup. Quand une personne joue de la guitare et chante pour gagner sa vie, ce n’est pas une job, c’est une voie. Comme il y avait la voie des samouraïs, il y a la voie de la chanson, qui est de regarder autour de toi et de faire de la poésie avec ce que tu vois. Et à un moment, le but n’est pas juste d’exister aux yeux des autres, c’est d’évoluer là-dedans. C’est une quête. Donc depuis des années, je fais une quête. Je veux aller plus loin. Ça a donné des albums country et des tounes disco parce que je le sentais comme ça. Ça a donné des expérimentations avec du visuel, des films, un petit livre, des nouvelles… Puis, soudain. »


Il s’arrête, théâtral, mystérieux. « Soudain, je me suis dit c’est l’été, on devrait faire des shows à l’extérieur. Je me suis dit : y en a marre, la base d’un chanteur, la base de la poésie, c’est d’être à l’extérieur, sous les étoiles. C’est comme une fête. La poésie, c’est sous les étoiles le soir à l’extérieur. J’ai décidé ça. »


« J’avais donc vraiment envie de faire des shows extérieurs et j’ai appelé ça La nuit des confettis par référence aux étoiles. Et puis là j’ai dit : OK, je vais faire comme un récital classique parce que j’ai un bon choix de chansons, des styles très différents, tout, je vais piger dans mes tounes préférées qui sont en général les mêmes que le public. »


Il se commande un allongé. Une pause de cinq secondes. « Le truc, c’est que je peux faire un récital maintenant parce qu’il y a des nouvelles tounes pour le nourrir, reprend Leloup. Si tu ne composes jamais rien de nouveau, tu vas faire comme les bands qui vont avoir une période de gloire et qui, après, auront de la nostalgie tout le reste de leur vie - ce qui est complètement inintéressant. Moi, je me suis tanné il y a 15 ans, je me suis dit je n’allais pas faire toute ma vie le même show où les trois quarts des tounes vont être des tounes qui ont marqué les gens à une certaine époque. »


Sur la banquette, il s’enflamme, gigote, s’assoit en tailleur. « Prenons le cas de I Lost My Baby [de l’album Le dôme, 1996]. Pendant longtemps, tout le monde voulait que je chante I Lost My Baby. Et là je répondais que dans un show de deux heures, tu ne peux pas faire toutes les tounes, alors ça se peut que celle qui tu as aimé il y a 20 ans ne soit pas là. C’est un nouveau show, man. S’il n’y avait pas de nouveau show, il n’y aurait pas de I Lost My Baby. Parce que quand j’ai fait cette chanson, tu me demandais déjà de ne pas la chanter. »


C’est-à-dire ? « Ben, quand j’ai sorti le disque avec I Lost My Baby, ça dérangeait déjà la nostalgie de ceux qui avaient aimé le disque où il n’y avait pas I Lost My Baby. »

 

La guerre


Son café arrive. « C’est pas compliqué. Si j’avais écouté tout le monde depuis le début, j’aurais chanté Printemps-Été [de son premier disque, Menteur, 1989] à tous les shows, en plusieurs versions, pendant deux heures à chaque show pendant 35 ans, dit-il. Je n’aurais jamais fait Le dôme, qui n’était pas comme L’amour est sans pitié [deuxième album, 1990], qui lui-même n’était pas comme Menteur. Parce que quand j’ai fait L’amour est sans pitié, les gens qui avaient aimé Menteur n’étaient pas contents. Et comme je ne pouvais pas chanter les deux albums dans les shows, il y avait de la bagarre dans la salle. »


De la bagarre ? « Oui ! Je les ai vus se battre, ils s’arrachaient les cheveux, les fans de L’amour contre les fans de Menteur. Et quand j’ai fait Le dôme et Les fourmis [1998], là j’avais trois-quatre gangs qui se battaient l’une contre l’autre, jusqu’au sang. Et après ça, j’ai fait l’erreur de sortir un nouveau disque [La vallée des réputations, 2002], et là ça a été terrible. C’était pire que la grève étudiante et Stephen Harper. C’était la guerre. »


D’un album à l’autre, le dilemme devenait intenable, dit Leloup. « Supposons qu’au rappel il me restait juste une toune et qu’il fallait que je choisisse entre La vie est laide ou I Lost My Baby : si je prenais la première, les “ lost-my-baby-fans ” m’engueulaient. Et inversement. Ça a été terrible. »


Surtout, se rappelle-t-il, quand il a « réalisé que la chanson Balade à Toronto avait les mêmes accords qu’I Lost My Baby. Je ne m’en étais pas rendu compte. Du coup, je ne pouvais vraiment pas jouer I Lost My Baby dans le show, à moins de faire un show de six heures où j’aurais dû payer des amendes à cause du temps supplémentaire après 23 h. Donc j’étais coincé : financièrement, j’étais fini. Et tout le monde m’engueulait parce que je ne jouais pas I Lost My Baby. »


Mourir et renaître


« C’est là que j’ai décidé d’abandonner le métier. J’en avais plein le cul de voir tous ces gens qui m’aimaient mais qui souffraient parce que je ne chantais pas les bonnes tounes. Alors j’ai décidé d’arrêter le métier, j’ai fait Exit [un album live paru en 2004]. Et avant de partir j’ai donné une raison : j’étais mort. »


Mort, un peu, mais pas tout à fait : c’est simplement Jean « Dead Wolf » Leclerc qui a pris le relais de Leloup. « Je composais des tounes que je cachais, je me disais : merde, si je sors une nouvelle chanson, comment vont-ils me pardonner ? Comment vont-ils me pardonner ? C’est pour ça que je n’ai pas fait de tournée après Mexico [2006]. J’avais trop peur. Je suis allé faire autre chose : du cinéma, un livre… Et quand je suis revenu, j’ai décidé de faire un grand pow-wow à Québec [pour le 400e, en 2008]. Et ça, c’était géant, c’était du Warhol. »


C’était un peu du délire, aussi, non ? « Je m’amusais, nuance-t-il. J’étais un grand chef indien, j’avais des danseurs contemporains dans un décor de totems avec un band heavy. Et j’étais tellement embarqué dans mon rôle que j’ai décidé de prendre soin de mon peuple, de lui dire de faire attention parce qu’il devenait gros. C’était pas un jugement, c’était une exhortation du peuple. Ne mangez pas d’OGM ! Ne devenez pas gros ! Le but d’un show, c’est qu’il se passe quelque chose dont les gens vont se souvenir. Mais il y a eu un peu de polémique aussi et j’ai décidé de laisser faire mon implication politique. »


Leloup a donc « lâché la politique » et les exhortations au peuple pour se « concentrer sur la musique ». « J’ai sorti Mille excuses milady [2009], j’ai fait des shows et là j’ai senti que j’étais pas loin de jouer I Lost My Baby non-stop. Ça fait que j’ai eu une dernière révolte, j’ai décidé de faire un show de Guitar Hero avec mes amis qui chantaient en anglais. »


D’où la tournée de The Last Assassins. « C’était fou, j’avais une côte de pétée mais je jouais quand même parce que c’est tellement rock and roll comme attitude, dit-il en terminant son café. Et je n’étais pas peu fier de mon audace. Mais à la fin de la tournée j’étais épuisé, et saturé de rock and roll. Et là j’ai eu envie de revenir à la chanson et de faire des festivals. »


Ainsi, la place des Festivals jeudi. Le roi Ponpon promet de « faire toutes les tounes ». « Personne ne va se plaindre, on passe toutes les époques et il y a une nouvelle toune [une histoire de corbeau qui rencontre un voyageur qui cherche quelque chose qui n’existe pas] qui fait la trame narrative. Et à la fin, le voyageur meurt dans une apothéose grandiose. »


C’est tout ? « Non. Je vais jouer I Lost My Baby. »


 
9 commentaires
  • Stanislas Vézina - Inscrit 21 juillet 2012 08 h 16

    Le mot show

    Ce mot n'est pas français. Et que dire de l'influence qu'il génère.

    • Charles Côté - Inscrit 21 juillet 2012 13 h 48

      Attention au jugement...le terme "générer", utilisé dans une de vos deux phrases, est un anglicisme.

    • Samuel Leblanc - Inscrit 25 juillet 2012 09 h 47

      Show est français : c'est une variante de spectacle centré sur une vedette.

  • gervais fillion - Inscrit 21 juillet 2012 08 h 18

    il est VRAI le gars!

    Jean,tu es VRAI:c'Est aussi simple que ca.De lire,voir son énergie mon dieu que s'est rafraichissant.Je compare,si on peut le faire,avec une releve de chanteurs,es,qui ne font que pleuré,chialer,,il est le fun a écouter en tout cas il me semble moin style "clone" de Star Ac,
    Continue Jean on te suis de loin.
    Bicois

  • Claudette Boisvert - Abonnée 21 juillet 2012 13 h 11

    Sympathique, sympathique et sympathique!

    Sympathique, intelligent et amusant. Spécial le gars. Belle continuité Jean.

    Bravo aussi à l'auteur du texte Guillaume Bourgault-Côté. Bien présenté, amusant.

    C. B.

  • Martin-Simon Gagnon - Inscrit 21 juillet 2012 17 h 12

    Jean «Beat» Leloup

    On pourrait aussi affublé Jean d'un autre sobriquet: Jean «Beat» Leloup pour sa prose de l'instant qu'il pratique sur scène comme en entrevue; un descendant de Kerouac; un être lucide. Un grand artiste !

    • Pierre Cantin - Abonné 22 juillet 2012 08 h 55

      Belle observation !