La tempête dans la vie de Thomas Adès

Photo: Christian Tiffet

Jeudi soir prochain, le Festival d’opéra de Québec met à l’affiche La tempête, opéra du compositeur anglais Thomas Adès, créé au Covent Garden de Londres en 2004.


Si un opéra contemporain fait quatre salles combles au Québec, ce n’est évidemment pas pour la renommée de son compositeur. Hormis quelques oeuvres de Pärt ou d’Adams, nous n’avons guère l’occasion, ici, d’entendre les grands compositeurs de notre temps - Penderecki, Rautavaara, Sallinen, Vasks, par exemple. Que dire alors des meilleures oeuvres de la génération suivante : Dalbavie, Bacri, Aho, McMillan, Adès, Higdon, Daugherty et nombre d’autres ?

Reconnaissons toutefois, pour être franc, que le public, plutôt conservateur et malheureusement échaudé par le souvenir de néants qu’on a voulu lui faire passer pour des oeuvres d’art, ne s’y déplacerait pas.


En attendant qu’un orchestre présente Asyla (1997), le Concerto pour violon (2005) ou Tevot (2007) - remarquez, à part le concerto, ce n’est pas une nécessité ! -, Thomas Adès entre chez nous par la grande porte : celle de l’opéra.


Mais si The Tempest est devenu l’affiche de l’été, c’est parce que le directeur du Metropolitan Opera de New York, Peter Gelb, a choisi cet opéra pour élargir le répertoire de son institution et qu’il en a confié la mise en scène à Robert Lepage et à l’équipe d’Ex Machina. De fil en aiguille, la solution la plus pragmatique pour un tel projet était une coproduction avec l’Opéra de Québec et un rodage du spectacle au Festival estival d’opéra de Québec, trois mois avant sa présentation à New York.


Le pari de faire d’un opéra contemporain la tête d’affiche d’un festival est osé. Seul le nom magique du metteur en scène pouvait le faire triompher. Nous verrons jeudi si tous y gagnent.

 

D’un opéra à l’autre


Mon contact avec la musique de Thomas Adès, né en 1971, s’est fait à Vienne il y a douze ans. La chaîne anglaise Channel 4 venait y présenter, sous forme de film tourné pour la télévision, Powder Her Face, un opéra de chambre composé alors qu’Adès avait 24 ans : un grand coup dans le plexus, tant à cause des sujets « lyriques » traités (la fellation, par exemple) et de la manière crue de les filmer que par le montage serré.


À moins de trente ans, Thomas Adès était déjà une vedette, sorte de « compositeur anglais du futur », rôle endossé dans la décennie précédente par George Benjamin. En entrevue avec Le Devoir, Thomas Adès ne souhaite pas trop disserter sur la précocité de ses reconnaissances : « Le succès est déterminé par ce que l’on ressent à l’intérieur de soi, la satisfaction artistique que l’on éprouve indépendamment de ce que dit le monde. J’ai fait des choses reconnues entre 21 et 25 ans. J’ai 41 ans maintenant, et peut-être que, pour moi, je viens seulement de commencer ! »


Il souligne l’évolution entre ses deux opéras : « The Tempest, oeuvre plus dense, repose sur un langage harmonique beaucoup plus évolué et riche, alors que dans Powder Her Face je joue sur des citations, des styles et des couleurs spectaculaires. »


Entre les deux compositions, séparées de dix ans, Adès ne cible pas une oeuvre déterminante qui l’aurait fait passer d’un style à un autre : « C’est comme demander à un arbre quelle est la plus importante de ses branches ! », dit-il en riant aux éclats. « Tout est important, même les erreurs », enchaîne-t-il, sans préciser évidemment ses « erreurs », se retranchant derrière son mystérieux leitmotiv : « Il y a, d’un côté, ce que les gens pensent et, de l’autre, ce que je pense. »

 

Du style


Y a-t-il un style Adès ou chaque pièce est-elle une forme de surprise ? « Un peu des deux, mais il m’est difficile d’en parler car c’est une perspective d’auditeur, pas de compositeur. » Là aussi…


On sera tout aussi surpris, en posant la question de la collégialité ou de l’individualisme du métier de compositeur, de voir Thomas Adès déclarer, à l’évocation des noms et musiques de McMillan, Daugherty, Aho ou Vasks : « Vous allez me prendre pour un homme des bois, mais je ne les connais pas ; je suis ignorant… »


Pourtant, il doit être à l’écoute de bien des compositeurs du xxe siècle tant le procédé de piochage plus ou moins subliminal est partie intégrante de sa manière, qu’il s’agisse de genres (tango et valse dans Powder Her Face) ou d’univers sonores, qui font immanquablement dire à l’auditeur : « Tiens, ça m’évoque ceci ou cela. » Concentric Paths, le très réussi Concerto pour violon, contient en subtils filigranes le 1er Concerto de Prokofiev et celui de Chostakovitch. Mais Adès est trop malin et individualiste pour qu’on puisse parler d’emprunts.

 

Entre deux tempêtes


La création de La tempête à Londres a été, disons, houleuse : « Je n’avais achevé la partition que deux ou trois jours avant la première », se rappelle le compositeur. On peut donc se demander à quel point l’oeuvre a évolué depuis : « Je pensais réécrire beaucoup de choses, mais peu de choses, finalement, pouvaient l’être, car l’ensemble est très organique. En pratique, en reconsidérant la partition à l’occasion de la reprise de 2007, j’ai resserré beaucoup de boulons et touché à quelques couleurs orchestrales, mais je n’ai pas attaqué la structure. Pratiquer des coupures aurait nui à l’ensemble. » Adès assimile à du « cosmétique » les changements effectués et avoue même avoir « verni certains passages » pour cette production à Québec.


La transition entre la mise en scène de Tom Cairns à Londres à celle de Robert Lepage à Québec et New York aura aussi ses effets : « Le décor, très atmosphérique, peut influencer la manière de jouer la musique. Lorsque la scène est baignée dans une couleur particulière, on peut tenter de se rapprocher de cette couleur dans la fosse », dit le compositeur, qui oeuvrera également en tant que chef d’orchestre.


Quant à la mise en scène de Lepage elle-même, le compositeur la trouve « brillante et imaginative », en premier lieu parce que « Lepage a mis en scène la pièce de Shakespeare et a donc tout de suite vu les changements que le livret de l’opéra, écrit par Meredith Oakes, apporte. L’opéra lève subjectivement des ambiguïtés de la pièce, et Robert Lepage relaie et apporte de belles réponses à ces changements dans son concept », se réjouit Thomas Adès.

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 juillet 2012 15 h 56

    Excellente entrevue !

    De la même eau que celle accordée par Manfred Honeck. Son article intitulé: Zhu Xiao-Mei : « Je suis devenue humaine par la musique », était dur à battre.

  • Christophe Huss - Abonné 22 juillet 2012 12 h 30

    Merci

    Merci de votre commentaire encourageant.
    Un merci, cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant.
    Christophe Huss