Festival de Lanaudière - Profus!

Un an après la date prévue, Alain Lefèvre levait le voile, samedi, sur les 24 Préludes de François Dompierre. À entendre la complexité de l’oeuvre et sa durée, on comprend le délai. Lors d’une entrevue radiophonique avec Benoît Dutrizac, le 6 juillet dernier, Lefèvre avait estimé à « trois millions de notes » ce qu’il a dû mémoriser en 24 mois.


Pour ce défi, le médiatique pianiste avait attiré la plus grosse foule rassemblée pour un récital en 35 ans d’histoire du festival ! Ce record confirme la stature de prophète acquise au Québec par Lefèvre.


Lors de l’entrevue précitée, sommé par son interlocuteur de préciser si les raisons de son engagement envers cette création étaient « patriotiques » ou musicales, on a senti le pianiste sur la défensive, au point de prêter par avance des desseins antiquébécois (parlant de « Québec bashing », rien de moins !) à ceux qui n’adhéreraient pas à la proposition artistique. Lefèvre avait-il donc des raisons de craindre les réactions ? Depuis samedi, on le comprend !


S’agissant des 75 minutes de musique, l’effort est titanesque et ce déluge ninivite, parfois divertissant, méritait d’être présenté. La diffusion vidéo a sans doute sauvé la soirée de bien des spectateurs, le spectacle de Lefèvre suant et se battant pour et avec l’oeuvre valant à lui seul le détour. On aura cependant rarement vu le pianiste si crispé et tendu, prenant si peu de plaisir à jouer.


Le sel des Préludes de Dompierre est rythmique. Mais la récurrente mécanique de type boogie-woogie est utilisée à foison comme s’il s’agissait d’un refuge rassurant, pour pallier le manque de diversité, de matière et d’esprit. Presque tout, ici, est alambiqué, inutilement complexifié dans les moyens, alors que, dans la forme, les transitions entre les idées manquent de raffinement. La première moitié, notamment, tourne désespérément en rond sur les mêmes ressorts.


Par ailleurs, le plan tonal est un fumeux alibi - dès le Prélude en do majeur - et la portée ou la signification des tonalités largement détournée, le si bémol majeur (21e Prélude), historiquement joyeux et fastueux, devenant carrément le cadre du prélude le plus sombre.


Ce constat n’empêche pas de souligner de belles réussites, surtout dans le dernier tiers du parcours : le Prélude no 18, sorte de ballade tirée d’un film noir, qui suit le nostalgique 17e, et précède le lancinant 22e. Le 23e Prélude est le plus spirituel, alors que l’efficace exaltation du 10e Prélude mérite une réécoute. Mon pari est qu’il en ira des Préludes de Dompierre comme de ceux de Rachmaninov : le temps en isolera quatre ou cinq, mais le bloc, en tant que tel, aura peine à s’imposer. Ces 24 divertissements pianistiques multigenres ont hélas été présentés sur un instrument hideux, probablement déglingué par la chaleur : piano de saloon pour une musique de saloon…


C’est là, donc, qu’entrent en jeu les prétentions affichées. Je passe sur les manoeuvres d’intimidation verbales du pianiste à l’égard de ceux qui émettraient des réserves artistiques. Le critique musical peut bel et bien chérir le Québec et prendre ses distances par rapport à l’assertion suivante de Lefèvre : « Je considère les Préludes de François Dompierre comme un chef-d’oeuvre de la musique classique. »


La réponse est : Non ! Non, pour toutes les raisons citées plus haut. Non, aussi, parce que le profus Dompierre, qui n’est pas le seul à avoir introduit du jazz dans le piano classique, n’a pas retenu une leçon majeure de ses meilleurs devanciers - Conlon Nancarrow (1912-1997) et George Antheil (1900-1959), par exemple -, qui ont prouvé que la concision était le maître mot de l’efficacité.

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