Festival Orford - Le grand livre de la vie

Il y a des artistes qui pensent, d’autres qui parlent, d’autres qui jouent. Et il y a ceux qui nous font entendre ce à quoi ils pensent. Lorsque Zhu Xiao-Mei a repris l’aria finale des Variations Goldberg de Bach, j’ai senti que cette aria était l’ouverture et la fermeture d’un grimoire et que le parcours des trente variations dépeignait le grand livre de la vie.

On est ici à l’exact opposé de Glenn Gould, qui ne voyait dans les Variations Goldberg «ni début, ni fin». Que Mme Zhu soit l’exacte antithèse de Glenn Gould ne sera une surprise pour personne. Gould aimait se jouer d’un texte musical. Zhu rêve de l’illuminer. De temps en temps, ses rêves surpassent la réalité digitale, l’esprit semble en avance sur les doigts.


Le principal enseignement que je retiens de l’expérience spirituelle d’hier est la symbiose du sacré et du profane, du particulier et de l’universel. Ce n’est pas pour rien que ce compte rendu a failli s’intituler « Liberté, égalité, fraternité ». La liberté, Zhu Xiao-Mei l’a chèrement conquise dans sa vie. Cette liberté, l’artiste la possède devant les Goldberg, dont elle connaît les arcanes, qu’elle articule ou souligne, çà et là, d’un coup de patte.


L’égalité est la caractéristique pianistique majeure de l’interprétation. Avec Zhu Xiao-Mei, il n’y a pas une voix principale accompagnée, mais des voix qui ont également voix au chapitre. Ce que l’on croyait secondaire devient parfois primaire, surtout lors des reprises, que Zhu pratique plus généreusement désormais.


La fraternité est symbolisée par le parcours lui-même. Rarement interprétation aura à ce point simulé, dans la grande variation en sol mineur (la 25e), l’Incarnatus et le Crucifixus de la Messe en si de Bach et, dans le Quodlibet final, une heureuse embrassade collective (le Seid umschlungen de la 9e de Beethoven).


Dire que tout fut parfait quant à la lettre serait grandement exagéré. Je ne pense vraiment pas que Mme Zhu s’empressera d’acheter un piano Yamaha à son retour à Paris, tant les moments où telle ou telle touche ne répondait pas à ses nuances infinitésimales se sont multipliés.


Pour franchir une étape supplémentaire dans l’expression de son art, Zhu devra probablement adopter l’attitude de Michelangeli ou Zimerman : se produire avec son propre instrument, dont elle peut anticiper les réactions au micromètre.

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