Ni Snorah, ni snoraude: rien d’autre que Norah Jones

Il va bien falloir qu’on l’accepte comme elle est, Geethali Norah Jones Shankar: pas très animée. Le contraire d’une Liza Minnelli, la comparaison vient évidemment en tête. Sauf les soirs exceptionnels où elle file fofolle et se lâche un peu plus lousse (en 2007 au St-Denis, notamment), Norah n’est jamais (et ne sera sans doute jamais) spectaculaire. C’est tout juste si elle se donne en spectacle dans ce spectacle dont elle est la tête d’affiche: samedi soir en spectacle de clôture du FIJM à Wilfrid-Pelletier, elle donnait à voir sa jolie robe fleurie, des souliers-plateforme sur lesquels bouger lui était encore plus difficile que d’ordinaire, la nouvelle coupe coquine de la pochette de l’album Little Broken Hearts (en moins ébouriffée), et c’est tout.

À part ça, elle a chanté. Aligné les chansons, plutôt, intercalant un merci ici, un thank you là, s’accompagnant le plus souvent à la guitare, Fender Stratocaster rouge, Gibson SG rouge, grosse acoustique, ponctuellement au piano droit ou au piano électrique Fender Rhodes. Voilà, quoi. Joli tableau en soi, on ne se lasse pas de la trouver trop mignonne et de la regarder se dandiner minimalement sur ses escabeaux, mais sinon, il n’y a strictement rien d’autre à faire que de l’écouter, elle et ses quatre jeunes musiciens. Y voyais-je samedi un inconvénient? Pas vraiment.

C’est qu’elle a encore et toujours cette voix extraordinaire, Norah Jones. Ce p’tit yodel country dans le fond du gorgotton, ce velouté fabuleusement aisé de chanteuse de jazz des années 1940, cette manière de phraser sans fioriture, ce goût absolu qui l’empêche tellement d’en faire trop que parfois, elle n’en fait pas assez. Qu’il s’agisse des nouveautés plus dynamiques de Little Broken Hearts (les Say Goodbye, Take It Back, Out On The Road et autres Happy Pills qui portent la signature très cinoche kitch de Brian «Danger Mouse» Burton), qu’elle reprenne les belles attendues des disques précédents (fallait entendre la foule soupirer de reconnaissance quand elle démarrait Don’t Know Why ou Cold, Cold Heart), les rendus sont irréprochables. Trop?

Le confort et l’indifférence

Voudrait-on qu’elle s’éloigne un peu de cette zone de confort? Sans doute. Pour ça, il faudrait la voir avec les Little Willies ou El Madmo, ses autres groupes, ses univers parallèles, qui servent précisément à l’amener ailleurs. Quand elle a proposé Black, une chanson du projet Rome de Burton, on avait une sorte d’échantillon de cette autre Norah: l’ambiance moitié Twin Peaks moitié Morricone l’habillait d’un certain… glamour. Quand, au rappel, les musiciens et elle ont joué et chanté à l’avant de la scène, tous autour d’un seul micro, à l’ancienne, on n’était pas loin du naturel des Little Willies. Et on aimait ça.

Satisfaisant et frustrant, on le savait, on le saura, c’est le lot des spectacles de Norah, ni Snorah ni snoraude. Telle quelle, à prendre ou à laisser. N’empêche. Penser qu’on se souviendra forcément du seul moment où elle nous a dit plus que dix mots de suite, l’anecdote à propos de son chien Ralph qui s’était échappé plus tôt dans la journée, est quand même révélateur. Oui, l’entendre chanter est un enchantement, oui, les nouveaux arrangements ravissent, mais après dix ans de fréquentations, ne sommes-nous pas assez familiers pour franchir le seuil de sa porte? Ce fidèle public, il faut bien l’écrire, mérite plus que d’être… l’ombre de son chien.

4 commentaires
  • Antoine W. Caron - Abonné 8 juillet 2012 13 h 10

    le public...

    En fait, en allant à ce concert, ma seule crainte était justement que la salle soit peuplée de mononcles et de matantes plus "clueless" les uns que les autres. Pourtant, à l'époque où nous vivons, n'importe quel papi peut consulter les centaines de clips de Norah dispobibles (gratuitement) sur YouTube et s'avoir à quoi s'en tenir. Qu'à cela ne tienne, lorsque NJ a sondé la salle à propos de "Little broken hearts", un quasi silence lui a répondu: malaise! La froideur du public, voire son indifférence face au nouvelles chansons ont confirmé mes pires appréhensions...

    Mais le pire était à venir: à peine vingt minutes après le début du concert, des imbéciles se sont mis à hurler leurs "demandes spéciales"...Heureusement, madame Jones qui en a vu d'autres a habilement (mais fermement) cloué le bec à ces "pas de classe". Visiblement, bien des gens ici viennent aux concerts pour "consommer", pour en avoir pour leur argent, pour qu'on remplisse leurs attentes comme on remplit un réservoir d'essence. Pas surprenant que de habitués de longue date de Montréal comme Robert Fripp ne mettent plus les pieds ici...
    Heureusement, j'ai vu un tout autre public montréalais à l'Olympia mardi dernier pour Fiona Apple (en passant aucun des quotidiens français n'a daigné couvrir la chose!).

    Pour ce qui est de la performance de NJ, je suis en gros d'accord avec M. Cormier. Par contre, je suis convaincu que si elle avait senti plus d'ouverture et de générosité devant elle, Norah se serait davantage livrée. En fait, j'avais plutôt honte de ma ville et de son public hier.

    Mon verdict: Norah Jones 8, public montréalais 0.

  • Antoine W. Caron - Abonné 8 juillet 2012 14 h 26

    j'oubliais...

    Dans mon empressement, j'oubliais ceci (et quelques coquilles, désolé!):
    Pour se taper son habituel joli jeu de mots ("l'ombre de mon chien..."), M. Cormier laisse entendre que Norah Jones traite son public avec disons...un certain mépris. Que ce soit feint ou non, S.C. regarde par le mauvais bout de la lorgnette: c'est plutôt une grande partie dudit public qui est méprisant en traitant l'artiste comme une vulgaire marchandise.

  • Michel Mongeau - Inscrit 10 juillet 2012 10 h 03

    "Imbécile", mais pas toujours...

    Monsieur Caron, le public montréalais n'est pas toujours aussi imbécile que ce que vous affirmez. Au contraire, de nombreux artistes estiment qu'il s'agit d'un public ouvert, enthousiaste et respectueux. Évidemment, ça dépend des artistes, des spectateurs et des circonstances. Il m'est arrivé d'avoir honte moi aussi durant un spectacle, mais rarement à une prestation de jazz. Je me rappelle de cette fois, au Café Campus, où Lucky Peterson s'y produisait en trio. On se serait cru à une soirée de Hillbillies mal léchés. Il y a des artistes, je pense notamment à Lizz Wright l'an passé à l'Astral, qui n'aiment pas parler et trop se mettre en évidence sur une scène. Certains, au contraire, parlent trop et tiennent des propos dont on pourrait facilement se passer. Personnellement, quand je vais voir Redman, Scofield ou Frisell, je ne m'attends pas à ce que ces mecs nous entretiennent de leur chien ou de voisins. Et monsieur Cormier réussit, comme à son habitude, à nous informer des forces et faiblesses du spectacle de Miss Jones sans radicalité et avec beaucoup de respect pour sa musique.

    • Antoine W. Caron - Abonné 10 juillet 2012 15 h 25

      M.Mongeau: relisez-moi, j'ai justement contrasté avec les gens qui assistaient au concert de Fiona Apple à l'Olympia quatre jours plus tôt!, et j'ajouterais que le public au show de Melody Gardot était très bien aussi. Par contre, hurler "Come away with me" à Norah Jones vingt minutes après le début de son concert, c'est vraiment nul...alors je persiste et signe!