Musique classique - Karajan, au comble de la nostalgie

En 2008, à l’occasion du centenaire du chef mythique Herbert von Karajan, EMI avait publié l’intégrale de ses enregistrements réalisés pour cette étiquette. DG en avait fait de même, mais au Japon seulement. Séance de rattrapage pour l’étiquette jaune, avec la publication d’une boîte de 82 CD, Karajan 1960’s ?

Le chef d’orchestre autrichien Herbert von Karajan (1908-1989) fut, après la guerre et pendant trois décennies, un véritable potentat de la musique. On s’amuse à penser qu’il avait, au disque, deux contrats d’« exclusivité », l’un avec EMI et l’autre avec Deutsche Grammophon ! Un temps, il enregistra aussi des disques pour Decca. C’était à Vienne entre 1959 et 1964. Karajan était alors directeur musical de l’Opéra de Vienne (1957-1964) et comptait, au disque, séparer clairement cet héritage viennois de la première phase (1955-1963) de sa fulgurante ascension à Berlin.


Cette première époque berlinoise culminera par une intégrale légendaire des symphonies de Beethoven chez Deutsche Grammophon et nous place aussi au début de l’aventure encyclopédiquement retracée par cette somptueuse nouvelle parution.

 

Musique et technique


Le coffret publié aujourd’hui n’est pas l’intégrale des enregistrements de Karajan pour Deutsche Grammophon. Ce legs-là, que seuls les Japonais ont osé rassembler en un bloc, regroupe… 240 CD ! Le présent boîtier en contient tout de même 82.


Karajan 1960’s regroupe tous les enregistrements non opératiques, depuis la première session issue du contrat Karajan-DG - Ein Heldenleben de Strauss, en mars 1959 - aux séances du 30 décembre 1969, lors desquelles Karajan et Berlin enregistrèrent la Symphonie en ut de Stravinski. Quelques rares débordements sur les années 70 concernent des oeuvres de complément, Apollon Musagète de Stravinski et le Concerto pour cor no 2 de Strauss.


On peut donc imaginer que DG poursuivra l’aventure dans les années prochaines avec un Karajan 1970’s et un Karajan 1980’s, plus un Karajan Operas. Les enregistrements lyriques des années 60 (qui ne figurent pas dans cette boîte) sont Cavalleria rusticana de Mascagni et Paillasse de Leoncavallo, ainsi que Der Ring des Nibelungen de Wagner.


On observera que la carrière de Karajan a évolué au rythme des mutations technologiques. C’est ainsi que l’année 1959 marque les débuts du microsillon stéréo et d’une nouvelle ère Karajan chez Deutsche Grammophon.


Entre 1938 et 1943, l’ambitieux maestro avait gravé des 78 tours Polydor, jadis réédités séparément par DG. Après la guerre, c’est Walter Legge, directeur artistique de His Master’s Voice (aujourd’hui EMI), qui fit redémarrer le chef. Le Karajan de l’après-guerre, à compter de ses débuts « dénazifiés » en 1947 à Vienne, avec les Métamorphoses de Strauss, est pleinement et uniquement documenté par EMI, notamment à Vienne et à Londres, avec le Philharmonia.


Autant les années 50 appartiennent totalement à EMI, autant les années 60 sont vraiment des « années DG ». La décennie suivante est plus partagée, car Karajan se laissa tenter, chez EMI, par la quadraphonie. Mais c’est à DG qu’il donnera son nec plus ultra : de nouvelles intégrales Beethoven (1977) et Brahms (1978) ; un nouveau Sacre du printemps (1976).


À l’arrivée du disque compact, en 1982, Karajan s’engagea à fond - chez DG - dans la promotion de ce nouveau support, qui, accessoirement, le légitimait de tout réenregistrer.


À la toute fin de sa vie, il s’attacha à constituer un ultime legs visuel, des vidéos montées dans sa propre cave et qu’il confia à Sony (qui venait de racheter CBS-Columbia) en échange de la construction d’une usine de pressage de disques près de chez lui, en Autriche.

 

L’heure de gloire


On ne répétera jamais assez que la décennie 1950 renferme les témoignages musicaux les plus authentiques et les plus universels de Karajan, tout comme les années 30 donnent du musicien Toscanini une image infiniment plus humaine. Après ces années « musicales », souvent denses et brûlantes chez EMI, l’association Karajan-DG documentée ici ouvre une voie esthétique nouvelle, dans laquelle le son devient partie intégrante du concept artistique.


Ce son repose sur un corpus sonore de cordes très denses. Leur puissance est célébrée parfois au-delà du raisonnable, par exemple ce CD 41 dans lequel Karajan creuse, en 1965, le modeste Divertimento K. 251 de Mozart à pleine pâte en une sauvage extrapolation, qui n’a d’égale que la renversante (par sa masse sonore) Sérénade pour cordes de Tchaïkovski. Les années 60 marquent ainsi le début de la fracture entre Karajan, ses partisans et ses opposants. Le Karajan des années 50 convainc musicalement. Le Karajan des années 60 avance un postulat musicalo-sonore auquel on adhère ou non.


Ces enregistrements sont ceux d’un trio très solidaire et déterminé à imposer cette esthétique : Karajan à la baguette, Otto Gerdes à la direction artistique, Günter Hermanns comme ingénieur du son. Ces trois personnes sont indissociablement liées dans l’élaboration d’un « produit sonore » nettement identifiable. La terre entière crie au miracle : Das Wunder Karajan (le miracle Karajan) a forgé le plus bel orchestre du monde. Et les compositeurs eux-mêmes vont se plier de force (on l’a vu avec Mozart et Tchaïkovski) au moule. Stravinski crie au scandale, affirmant : « Je doute que le Sacre du printemps puisse être interprété correctement dans le moule esthétique de monsieur von Karajan » - l’enregistrement en question se trouve ici.


Il n’en reste pas moins que certains résultats sont renversants - la 5e Symphonie de Prokofiev, les symphonies de Sibelius, tous les Strauss, la 9e de Bruckner, la 10e de Chostakovitch - et qu’on ne peut nier une cohérence dans ce travail de fond imposant une image orchestrale très différente de celle qui avait cours en Amérique du Nord, où une place bien plus grande était réservée aux cuivres et aux percussions.


Le magnifique livret qui accompagne le précieux objet contient une entrevue de l’ancien Kozertmeister du Philharmonique de Berlin, Thomas Brandis. À la question « Pouvez-vous décrire ce que son style de direction avait d’exceptionnel ? », il répond : « La tension - la tension intérieure et extérieure. Aucun musicien n’était confortablement calé dans son siège, le dos appuyé au dossier. » Cela rapproche Karajan du magicien des cordes outre-Atlantique, Eugène Ormandy.


Au comble de la nostalgie, ce coffret se distingue par sa finition extraordinaire : tous les disques sont dans les pochettes reproduisant les visuels d’origine. Des fac-similés de rapports de session sont même dévoilés.


Un objet de collection. Un vrai !