La Symphonie du Nouveau Monde, terrain connu ?

Le compositeur tchèque Anton Dvorák (1841-1904)
Photo: source internation portrait gallery Le compositeur tchèque Anton Dvorák (1841-1904)

Jeudi, samedi et dimanche prochain Kent Nagano dirigera l’OSM à guichets fermés dans la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák. Dans quel-ques mois, le 23 septembre, Yannick Nézet-Séguin ouvrira sa saison à l’Orchestre métropolitain avec la même oeuvre. Quelles sources et quels secrets font la magie de cette oeuvre ?

Pour approcher la 6, la Neuvième d’Anton Dvorák (1841-1904), il faut considérer deux quêtes parallèles qui toutes deux nous ramènent quelques décennies avant la composition et la création de l’oeuvre, en 1893.

 

Nationalisme et symphonie


La première quête est celle d’un art national tchèque. Un élan majeur est donné, à Prague, dans la décennie 1860 avec le lancement de journaux en langue tchèque, la création du Théâtre national en 1868 et la composition, par Bedrich Smetana, de deux opéras fondateurs : La fiancée vendue (1866) et Dalibor (1868).


Dvorák est alors dans la vingtaine. La mutation est palpable dans son oeuvre. Aussi bien son Quintette opus 1 et son 1er Quatuor que sa 1re Symphonie (1861-1865) sont encore des oeuvres « classiques » de la période romantique héritière de la culture germanique. Mais la décennie suivante voit la création d’oeuvres très ancrées dans la culture tchèque, à commencer par un hymne, Les héritiers de la montagne blanche, sur un texte aux fondements historiques de Vitezslav Halek. Sa création en mars 1873 vaut à Dvorák d’être fêté comme un « compositeur national ». D’autres oeuvres immédiatement subséquentes puisent aux mêmes sources, de l’opé-ra Le roi et le charbonnier (1874) à la première série de Danses slaves (1878).


La seconde quête est celle, mondiale, de ce que doit être la symphonie après Beethoven. On a aujourd’hui du mal à imaginer le traumatisme que la 9e Symphonie de Beethoven a causé dans le monde des compositeurs. Où aller désormais ? En décrétant que Beethoven a « épuisé les dimensions » de l’art symphonique, Schumann constate que « l’art a des frontières ». Wagner ne dit pas autre chose en parlant de la « fin d’une époque ». Formellement, Mendelssohn a buté contre un mur, Berlioz a inventé la symphonie à programme et Brahms a crevé l’abcès après 40 ans.


Pour Dvorák, le modèle est beethovénien dans les deux premières symphonies. Il commence à trouver une voix dans les Symphonies nos 3 et 4. Mais c’est à partir de la 5e Symphonie qu’il découvre la solution. Nous sommes en 1875 et Dvorák décide de parler son propre langage, celui de son pays. Dans la 5e Symphonie, le 2e mouvement est une dumka ; dans la 6e Symphonie, un furiant remplace le scherzo.


Des danses « nationales » (même si la dumka est d’origine ukrainienne) entrent dans l’univers symphonique. Les deux quêtes se rejoignent.


Vingt ans plus tard


Le développement de l’art symphonique de Dvorák ne porte pas que sur la nature ou la couleur des thèmes. Le travail est aussi structurel. Comme il n’y a plus besoin de chercher à faire évoluer la forme (sa recherche dans les Symphonies nos 3 et 4), Dvorák travaille sur le fond en renouant avec des formes très clairement structurées, directement héritées de Beethoven.


La venue de Dvorák aux États-Unis est le fruit des démarches de la fondatrice du Conservatoire national de musique de New York, Jeanette Thurber. Elle approche Dvorák en 1891 pour l’inviter à venir enseigner la composition et diriger artistiquement l’établissement. Dvorák, qui enseigne la composition au Conservatoire de Prague, se laisse convaincre à la fin de 1891 et quitte l’Europe avec sa famille en septebre 1892. Il restera trois années à New York.


En considérant le fait que l’art de Dvorák intégrait des éléments de folklore « signant » géographiquement son oeuvre, ses compositions « américaines » furent, bien sûr, guettées. Dvorák a rempli cinq carnets d’esquisses aux États-Unis. Ils contiennent tout ce qui a présidé à la composition de ses oeuvres « américaines » : Symphonie « Du Nouveau Monde », opus 95, Quatuor op. 96, Quintette op. 97, etc. jusqu’au Concerto pour violoncelle opus 104.


Toute la Symphonie du Nouveau monde se trouve ainsi esquissée dans le premier cahier, commencé peu avant Noël 1892 et complété à la mi-mai 1893. Comme à Prague, vingt ans plus tôt, Dvorák se rode par un hymne, Le drapeau américain, mais enchaîne cette fois tout de suite sur la symphonie. En l’achevant, Dvorák écrira : « Celui qui a du flair sentira l’influence de l’Amérique. »


Cette influence est avant tout noire et indienne. Comme l’écrit Alain Chotil-Fani : « Une raison de l’intérêt de Dvorák pour la musique des Noirs est certainement leur nostalgie omniprésente, qui lui rappelait sa propre douleur d’exilé volontaire. On peut aussi imaginer que le Tchèque, faisant partie d’une nation sous tutelle austro-hongroise, dépréciée par les Allemands, voyait dans le racisme dont les Noirs et les Indiens étaient victimes aussi un peu l’histoire de sa propre nation. »


On cite très souvent en référence le poème de Longfellow Le chant de Hiawatha. Nous vous recommandons chaudement de creuser ces références sur le site Internet de l’Orchestre symphonique de Chicago en visionnant le projet « Beyond the Score » sur cette symphonie à l’adresse http://beyondthescore.org/video_dvorak.html.


La magie de cette oeuvre tient aussi au fait qu’elle vient en total prolongement de l’oeuvre symphonique de Dvorák. À ce titre, alors que Dvorák utilisait principalement le 3e mouvement pour instiller des éléments de folklore, il n’y a rien d’américain dans le scherzo de la 9e Symphonie. Au contraire, le trio en est une sousedska de Bohème en bonne et due forme !


Interpréter Dvorák


La question de base pour un interprète est finalement assez commune à l’ensemble des Symphonies nos 5 à 9. Dvorák est-il un beethovénien folklorisant, c’est-à-dire un compositeur de formes et de rythmes, ou bien est-il un Brahms de l’Est, qui vise l’expansion de l’orchestre et des moyens expressifs ?


La palette d’interprètes se range entre les deux pôles. Karel Sejna, le plus beethovénien des interprètes tchè-ques, a enregistré les Symphonies nos 5, 6 et 7, mais malheureusement pas la 8e ni la 9e. Dans l’esthétique rythmico-motorique, le Français Paul Paray (Mercury) est le plus audacieux, mais on peut le trouver trop objectif. Les trois porte-parole les plus éloquents de cette esthétique sont Istvan Kertesz et Rafael Kubelik avec le Philharmonique de Vienne à la fin des années 50 (Decca, tous deux) et Leonard Bernstein à New York (Sony).


Avec des chefs tels que Giulini (DG) ou Chailly (Dec-ca), on découvre le must de l’opulence et de l’élargissement orchestral. Au milieu, exactement, nous touchent et nous captivent des rythmiciens qui colorent l’oeuvre d’une indicible nostalgie : Karel Ancerl (Supraphon) et Vaclav Smetacek (Praga).

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Le compositeur tchèque Anton Dvorák

1 commentaire
  • Alain Chotil-Fani - Inscrit 30 avril 2012 13 h 53

    un bel article

    Un grand merci pour cet article très intéressant. Je suis honoré d'avoir été cité.

    J'invite les amateurs de la dernière symphonie d'Antonin Dvorak à partager mes recherches à son sujet : http://musicabohemica.blogspot.fr/2010/02/symphoni .