Zoom – Nickelback, le Tim Hortons du rock

Nickelback en spectacle d’ouverture au gala des Juno, le 1er avril dernier. Si le groupe est reparti les mains vides, il se trouve dans le top 10 des plus grands gagnants de toute l’histoire de cette célébration de la musique canadienne. En bas, dans l’ordre: le bassiste Mike Kroeger, le guitariste Ryan Peake, le leader Chad Kroeger et le batteur Daniel Adair.<br />
Photo: CARAS Canadian Press Nickelback en spectacle d’ouverture au gala des Juno, le 1er avril dernier. Si le groupe est reparti les mains vides, il se trouve dans le top 10 des plus grands gagnants de toute l’histoire de cette célébration de la musique canadienne. En bas, dans l’ordre: le bassiste Mike Kroeger, le guitariste Ryan Peake, le leader Chad Kroeger et le batteur Daniel Adair.

C'était prévisible. Alors que Nickelback ouvrait en pétaradant le dernier gala des Juno, la twittosphère s'enflammait. «Sans blague, quand j'ai vu que Chad Kroeger était trending, j'ai pensé qu'on avait annoncé son décès en Poisson d'avril», écrivait @joshABernier. «Si Nickelback ne camouflait pas son manque de créativité derrière une pyrotechnie excessive, il serait forcé d'écrire des chansons écoutables», ajoutait @thisisRyanS.

Utilisé par les médias comme baromètre de la médiocrité, Nickelback, dont le 7e album Here and Now est paru l'automne dernier, a pourtant écoulé 50 millions de disques en 17 ans et continue de remplir les stades. Quand le public ne méprise pas le rock à numéros de ce groupe originaire d'Hanna, en Alberta, c'est à l'ancienne tignasse d'inspiration cocker spaniel de Chad Kroeger— tête du groupe et tête de Turc — que s'en prennent les détracteurs.

La formation a fait l'objet d'une protestation virale au dernier Thanksgiving américain, lorsqu'un étudiant de l'Université du Michigan a lancé une pétition en ligne pour interdire la performance de Nickelback à un match de football des Lions de Detroit. Le nickelbashing a pris de telles proportions que les éditeurs du très canadian Maclean's ont cru bon de souligner l'apport du groupe dans l'héritage canadien. Leur papier, «Les détesteurs de Nickelback sont des jaloux», signale le génie indéniable du groupe pour trouver l'acceptation des masses. «N'est-ce pas ce que tous les artistes, gens d'affaires et politiciens espèrent réussir en présentant un produit ou une idée? Tout comme Tim Hortons et Wal-Mart, deux symboles des prolétaires, Nickelback connaît ses fans et travaille fort pour leur servir ce qu'ils attendent du groupe», écrivaient-ils en novembre dernier.

Ce que le public veut? Du gros rock sale qui déménage, fait par des bad boys qui parlent des réalités du vrai monde.

Snobisme de l'observateur
Le problème est que Nickelback est trop propret et trop au-ras-des pâquerettes pour s'attirer la sympathie des critiques. Nicolas Titley, journaliste et animateur à Musique Plus, mitraille les tubes interchangeables, la musique formatée et l'incapacité du groupe à se réinventer.

Titley reconnaît les travers de son milieu naturel. «Nickelback, c'est le degré zéro de la musique. Mais les critiques — qui ne seront jamais prêts à l'admettre mais qui sont en fait des snobs finis — jugent avant tout le public de Nickelback. Il y a une certaine noblesse à dire que Bruce Springsteen est la voix des cols bleus américains, du peuple dans ce qu'il a de plus noble, des gens qui triment dur et se lèvent tôt pour aller au travail. Pour Nickelback, c'est plutôt le genre de tounes des gens qui vont "aux danseuses", qui vont chercher leur café au Tim Hortons.»

L'analogie torréfiée est partagée par Hélène Laurin, doctorante en communication, spécialisée en musique populaire à l'Université McGill. «Je dirais même que Nickelback est le Tim Hortons du rock. Ceux qui méprisent Tim jugent que ses partisans ignorent ce qu'est un bon café, alors que les adeptes qualifient les autres de snobs.»

Les deux icônes symbolisent le Canada, particulièrement anglais, et dans l'Ouest les quatre membres de Nickelback sont considérés comme des demi-dieux, a pu témoigner Nicolas Titley lors de la couverture des Juno Awards à Calgary. «D'ailleurs, dit-il, Stephen Harper a souvent dit que Nickelback est l'un de ses groupes préférés», un argument de plus pour certains détracteurs du groupe! Mais l'histoire ne dit pas si Harper préfère l'hymne à la stripteaseuse sur Something in your Mouth ou l'astiqueuse de pistolet de Midnight Queen.

Rien n'empêche toutefois un intellectuel de scander dans sa garde-robe le refrain de Figured You Out, tout comme le redneck dans son Ford 150, précise Hélène Laurin. Nickelback s'attire les flèches à cause de «sa représentation sociale. Et quand t'es associé aux rednecks, tu pars pas bien». Le bassin de fans de la formation albertaine est très similaire à celui de Mötley Crüe, un groupe que la doctorante analyse pour sa thèse: «Le band est très identifié aux rednecks des régions, qu'on attribue généralement au manque de capital culturel et économique. Ce qui différencie Nickelback de Bruce Springsteen, c'est que celui-ci a réussi à s'associer aux ouvriers tout en étant adoré des critiques parce qu'il fait de l'art.»

À l'époque d'Elvis, le rock était considéré par les critiques comme un divertissement. Dans les années 60-70, les journalistes lui ont donné un sens artistique. Mais, visiblement, le son Nickelback — inspiré, pour ne pas dire calqué sur celui de ses contemporains — et l'éventail musical du groupe — hard rock/post-grunge/neo rock-new alternatif, difficile à dire — n'entrent pas dans la grille d'appréciation artistique des plumes contemporaines.

Chad connaît la recette
L'authenticité, l'une des valeurs fondatrices du rock, c'est ce que les fans aiment des membres de Nickelback, alors que les détracteurs leur reprochent d'être de faux sincères. «Paradoxalement, aucun groupe n'est plus transparent que Nickelback sur ses intentions lucratives», reconnaît Hélène Laurin.

Le plus grand succès de la formation, How You Remind Me, a été couronné «chanson la plus jouée» dans les radios du monde en 2002. Puis le magazine Billboard a sacré Nickelback «groupe de la dernière décennie». La recette de ce succès, Chad Krueger l'a confiée en 2004 à The Press-Enterprise: un thème universel, les relations amoureuses, le tout ficelé avec une série d'accroches mémorables. «Plus tu rentres de hooks en trois minutes, plus tu augmentes les chances que cette chanson reste dans la tête des gens.» Et ça marche. Fort.

Mais, malgré les accolades, les 32 trophées, les 73 nominations et les déclarations d'amour en 140 caractères, la presse musicale ne change pas son fusil d'épaule et continue de charger les munitions. Elle pourrait avoir des surprises, avance Hélène Laurin. Autant Black Sabbath que Mötley Crüe ont essuyé leur lot de viles railleries par le passé, autant ils sont aujourd'hui respectés des observateurs de la scène musicale. «Ils ont magiquement duré. Avec le temps et le renouvellement des bassins de journalistes musique, on assiste à un tournant dans le discours critique.»

Même si Nicolas Titley avoue en riant que détester Nickelback fait présentement partie du test d'admission pour établir sa crédibilité comme critique, qui sait, le scribe de demain pourrait s'être forgé l'oreille avec la prose white trash de NirvaNickelCreed.

D'ici là, les journaleux auront beau accuser le groupe de trop bien connaître la recette de la saucisse, Nickelback continuera à en servir aussi longtemps qu'on lui réclamera des hot-dogs pour souper.
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Dix ans de railleries envers Nickelback
  • 2002 En Pologne, un public peu réceptif au groupe albertain visiblement pas à sa place dans ce festival heavy metal lance bouteilles et cailloux sur la scène, que Chad Kroeger quitte en brandissant deux doigts d'honneur.
  • 2010 Création du groupe Facebook «Est-ce que ce cornichon peut avoir plus de fans que Nickelback?». La réponse est oui.
  • Août 2011 Deux journalistes musique du Winnipeg Free Press écrivent une lettre ouverte dans le journal, demandant au commissaire de la LNH Gary Bettman que Nickelback soit exclu des célébrations entourant le retour de l'équipe locale, les Jets. Nickelback n'a pas joué.
  • Novembre 2011 Pétition pour bannir la venue de Nickelback au match de football de Thanksgiving à Detroit. Elle attire 55 850 signatures. Le groupe renchérit par l'autodérision dans une capsule sur le site Funny or Die. Nickelback a joué à la mi-temps, les fans ont enterré la grogne des critiques. Detroit est la ville du rock, après tout.
  • Janvier 2012 Le batteur des Black Keys, Patrick Carney, déclare au magazine Rolling Stone que «le rock'&'roll se meurt parce que les gens acceptent que Nickelback soit le plus grand groupe du monde». Nickelback véhicule l'essentiel des propos sur Twitter: «Merci au batteur des Black Keys de nous avoir qualifiés du plus grand groupe au monde dans le Rolling Stone. Héhé.»
  • Mars 2012 Patrick Carney s'excuse envers Nickelback. Et en ajoute une couche. «En fait, je n'ai pas voulu les cibler en particulier, dit-il en entrevue à MTV. C'est le premier nom qui m'est venu à l'esprit. Il y a des groupes bien pires que Nickelback. Peut-être.»
7 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 20 avril 2012 09 h 11

    Moi qui pensait que c'était U2 le plus grand groupe...

    Que d'acharnement envers Nickelback, un groupe de hard rock style Métallica qui s'est graduelleent transformé en groupe de rock corporatif pour engranger les fans et les profits. Chad Kroeger a été jadis un clone de James Hetfield et il a suivi son idole vers le centre de la musique rock avec autant de succès.

    Mais Métallica a fait un retour aux sources ces dernières années et retrouvé le fauteuil de plus grand groupe métal de la planète. Et un group mythique comme Black Sabbath aura toujours sa place au panthéon du rock, avec ou sans Ozzy Osborne, qui fait aussi dans la télé-réalité sauce populaire...

    Reste des groupes plus alternatifs, comme U2, qui a aussi un côté corporatif assez développé, malgré ses messages sociaux, ou Arcade Fire, qui vient de Montréal mais ne chante qu'en anglais. La planète rock cherche un nouveau Messie, ça presse.

  • northernbud - Inscrit 20 avril 2012 10 h 02

    En plein dans le mille

    Bourratif, ennuyant, prévisible et si on a le malheur de critiquer on se fait taxer d'antipatriotisme. L'analogie peut difficilement être mieux choisie. Et Harper qui les aime. Vraiment, que dire de plus ?
    Simonac, le Canada est rendu plate pas à peu près.

  • ElPuerco - Inscrit 20 avril 2012 10 h 36

    ... Et au diable les critiques!

    Led Zeppelin, Grand Funk Railroad, Black Sabbath, Kiss, AC/DC, Rush, ... L'histoire du rock - et de la musique pop en général - a toujours eu son lot d'artistes ou de groupes fétiches que les critiques pète-haut (de Jann Wenner à Nicolas Titley) se sont plu à varloper à qui mieux mieux. Et presque toujours en vain! Car à ce chapître, ce sont invariablement les fans qui décident de la pertinence et de la pérennité d'un artiste ou d'un groupe... Vox populi, vox dei, comme disait l'autre. Liberace a rétorqué quelque chose d'encore mieux envers ses critiques fielleux : "I cried all the way to the bank!"

    Rock on Nickelback!

    El Puerco

    • northernbud - Inscrit 20 avril 2012 11 h 57

      Nickelback est la preuve (une autre...) qu'un bon marketing peut faire vendre à peu près n'importe quoi.

    • ElPuerco - Inscrit 20 avril 2012 14 h 37

      Cher northernbud,

      Il y a un dicton qui a court depuis belle lurette dans le milieu du showbiz anglophone: "You can't polish a turd" (On ne peut pas polir un tas de merde). Quand un artiste est vraiment nul - mais alors VRAIMENT NUL - tu auras beau faire marcher toute la machine mercatique à pleine vapeur pour le faire vendre, tout ce que tu auras réussi à faire, c'est de perdre de l'argent. La preuve: Sigue Sigue Sputnik en Angleterre dans les années 80, ou encore The Box ici au Québec.

      Si Nickelback, Kiss ou Lady Gaga réussissent à vendre des gonzillions d'albums à travers le monde, c'est bien parce que, nonobstant la grosse "corporate marketing machine" derrière eux, au delà du matraquage radio, des T-shirts, de l'image et des clips bien léchés, à la base il y a des chansons qui accrochent du monde, chansons qui ne t'accrocheront peut-être jamais -pour ma part, je peux en dire autant de U2 - mais qui touchent certaines gens dont la sensibilité et les préoccupations diffèrent de celles des fans de Genesis ou de Vincent Vallières, par exemple... Different strokes for different folks, qu'ils disent. Seul le temps nous dira si ces chansons perdureront.

      De gustibus et coloribus non disputandum.

      À bon entendeur...

      El Puerco

    • northernbud - Inscrit 20 avril 2012 16 h 44

      Bien d'accord avec votre réponse mon cher. Ça explique pourquoi Tim Hortons ou Mc Donalds, d'ailleurs, vendent par millions malgré leur médiocrité.
      Quand on veut atteindre le plus de monde possible on utilise le plus petit dénominateur commun. Vendre des millions d'albums médiocres est un exploit en soi, exploit aidé par les petits amis du département de marketing.

      Des goûts et des couleurs on ne discute pas, soit. On a quand même le droit de dire ce qu'on en pense, au risque de se faire "ramasser" : je peux vivre avec ça.

    • ElPuerco - Inscrit 23 avril 2012 09 h 31

      One man's trash is another man's treasure... On est toujours le médiocre de quelqu'un!