La Passion selon Graupner

Le chef belge Florian Heyerick<br />
Photo: Source: Les idées heureuses Le chef belge Florian Heyerick

Cet après-midi, à 15h, la salle Bourgie affiche Les souffrances du Christ, concert de musiques de Christoph Graupner. Rien de plus attendu désormais, sauf que Graupner ne sera pas dirigé par Geneviève Soly, mais par un chef invité: le Belge Florian Heyerick.

La musique de Christoph Graupner (1683-1760) est à même d'offrir du travail à tous les musiciens. Ce contemporain de Bach a composé pas moins de 1418 cantates sacrées, que le musicologue Oswald Bill est en train de cataloguer avec un numéro GWV (Graupner Werk Verzeichnis), pendant graupnérien des BWV accolés à Bach.

Le travail d'Oswald Bill est scrupuleusement suivi par le musicologue et chef belge Florian Heyerick. En 2011, Geneviève Soly avait déjà parlé au Devoir avec admiration de ce collègue qu'elle appelait le «docteur en Graupner»: «Il m'apporte ses archives, je lui apporte les miennes. Nous doublons notre connaissance d'un coup!», nous avait dit la directrice artistique des Idées heureuses.

La boîte de Pandore

Interrogé par Le Devoir pendant sa semaine de répétitions, Florian Heyerick raconte: «Je suis arrivé par Graupner d'une autre façon que Geneviève. J'étais producteur de disques et un clarinettiste et chalumiste s'est présenté à moi avec la proposition d'un disque de musique pour chalumeau en me disant: "Celui qui a le mieux composé pour chalumeau, c'est Graupner". Je me suis intéressé à ce qu'il y avait d'autre et il m'a dit: "Il y a 1500 cantates". C'est là que la boîte de Pandore s'est ouverte: 50 000 pages manuscrites jamais jouées depuis le XVIIIe siècle. Geneviève aussi a pris le pouls de ce trésor, nouveau pour tout le monde.»

Heyerick distingue chez Graupner «un autre langage, un autre style» que celui de Bach. Il pense qu'il faut «du temps et de la flexibilité» pour les musiciens et le public afin d'apprivoiser ces différences, qu'Heyerick lie «au goût de celui qui payait Graupner, aux musiciens disponibles et au public de Darmstadt».

Heyerick met en avant «la simplicité dans l'expression et l'importance du son». Il est donc important à ses yeux de jouer Graupner sur instruments anciens, alors qu'avec Bach «même sur instruments modernes il reste la complexité d'écriture et la beauté du contrepoint».

«Chez Graupner, quand on regarde la musique, on peut se dire que ce n'est pas si intéressant, mais quand on le joue on se rend compte à quel point le choix des instruments est habile. Chez Bach, c'est un thème qui est important, chez Graupner ce peut être une note quelque part, une syncope à la basse, un pizzicato au 2e violon. C'est plus "impressionniste" que construit. Il faut rappeler à cet égard que la simplicité était un idéal d'esthétisme au XVIIIe siècle.» De ce point de vue, Heyerick voit Bach plutôt comme un marginal à son époque.

Le programme d'aujourd'hui juxtapose trois cantates d'un cycle de dix, composé en 1741. Graupner a écrit plus de 100 cantates sur le thème de la Passion. L'oratorio n'était pas le bienvenu à Darmstadt. Mais il existe deux cycles en bonne et due forme: celui-ci, de 1741, et les Sept paroles de 1743. Cette année, Heyerick dirige trois cantates. Il a prévu d'en présenter trois autres l'an prochain, et les quatre restantes dans deux ans.

Graupner est aussi d'actualité au disque, puisque Analekta vient de faire paraître, en première mondiale, Les sept paroles du Christ en croix par les Idées heureuses, archétype de cette simplicité épurée qui nous avait fait jadis qualifier le cycle d'«aride et intimiste».

Sur une voie plus luxuriante, qui tire nettement Graupner vers Bach, l'éditeur allemand Carus vient de faire paraître Wo gehet Jesu hin, quatre cantates sur le thème de la Passion, des années 1731, 1739, 1741 et 1744, sous la direction de Hans Michael Beuerle. Cet excellent CD d'approche plus aisée est une initiation recommandée au compositeur.

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EN CD

Les sept paroles du Christ en croix. Les idées heureuses, Geneviève Soly. Analekta 2 CD AN 2 9122-3

Wo gehet Jesus hin; cantates de la Passion. Anton Webern Chor de Fribourg, Ensemble Concerto Grosso, Hans Michael Beuerle. Carus 83.457
1 commentaire
  • Samuel Croteau - Abonné 6 avril 2012 09 h 23

    Simplicité et raffinement

    «Il faut rappeler à cet égard que la simplicité était un idéal d'esthétisme au XVIIIe siècle.»

    Très juste, à mon humble avis. Voilà pourquoi les ensembles que j'apprécie le plus sont ceux qui font preuve d'une certaine modestie dans leur interprétation, et pas juste pour la musique baroque.