Lisa LeBlanc, les chansons à vif d'une fille en vie

Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir

Depuis qu'on la connaît et qu'on l'aime, la trash-folkeuse acadienne, on a hâte et on a peur. Fallait que le premier album soit comme elle, vibrant, rentre-dedans, drôle, tragique, intense tout le temps. Ouf! il l'est, Louis-Jean Cormier y a vu, et elle aussi. Peut-être que demain ça ira mal, mais aujourd'hui la vie, c'est Lisa LeBlanc.

Lisa LeBlanc devant moi au Placard. Grands yeux grands ouverts, sourire extraordinairement engageant, zéro méfiance. Elle s'abandonne au poseur de questions comme elle s'abandonne dans ses chansons. Comme dans Avoir su: «Avoir su que tu me déshabillerais l'âme / Pis comme une vraie fille facile, j'me laisserais faire / Avoir su que jouer avec ton feu c'est dangereux / Comme un papillon de nuit niaiseux, est-ce que j't'aurais quand même sauté dessus?» Pas de filtre. Pas de filet. Désarmante de candeur. Rieuse, lumineuse, instantanément attachante. Tellement telle quelle que c'en est épeurant. Complètement wide open, dirait-elle dans son français d'Acadienne parasité de mots anglais. «J'étais crissement en manque d'attention quand j'étais un kid», lâche-t-elle tout de go. «Crise d'adolescence perdue totale. Sauf sur un stage; là, j'étais comme cool. La musique, ça m'a groundée. Ça m'a permis de tout sortir et d'avoir du monde pour le prendre. Et en vouloir encore!» Elle rit. Fort.

Je me dis que ça devait être cette impression-là qu'avait un journaliste de San Francisco rencontrant Janis Joplin en 1967, au début du succès. Une fille qui rit fort, tripes sur la table. Une fille heureuse parce qu'elle a trouvé sa place dans la vie, une belle place avec un déversoir pour les émotions. La douleur-colère de la fille rejetée dans Aujourd'hui, ma vie c'est d'la marde, par exemple. Couplet: «J'avais les genoux mous pis toute, c'était la plus belle affaire du monde / On aurait pu être l'inspiration d'une toune de Céline Dion / Ben quand y'a vu l'autre fille qui était plus chicks que moi / Il l'a ramenée chez eux, drette devant mes yeux / Ostie de gang de pas de classe...» Refrain en choeur: «P't'être que demain ça ira mieux, mais aujourd'hui, ma vie c'est d'la maaaaaaaarrrrde...».

Matière brute

Méchant défoulement. Le refrain le plus jubilatoire depuis le Brun de Bernard Adamus, sinon le Bobépine de Plume. Faut entendre un Quai des brumes, un Lion d'Or entonner Aujourd'hui, la vie c'est d'la marde. Faut m'entendre, moi, hurler ça dans l'auto depuis deux semaines avec ma copie gravée de l'album. Dans deux ans, peut-être avant, on va être 100 000 sur la place des Festivals à hurler avec elle. «Ayoye! J'essaie de pas y penser tout de suite. Je voulais même pas la jouer quand je l'ai écrite, la chanson. Je voulais pas qu'on me prenne pour une Bernadette Adamus! Était faite, j'étais soulagée. Dans la vie, je suis pas une fille agressive. Après la toune, je suis fine, tu sais? Mais là, c'est déjà en train de devenir mon hymne national. Je suis stuck avec, je pense...»

Je pense aussi. «Stuck» avec nous, de surcroît. On ne la lâchera plus, Lisa LeBlanc. Quiconque l'a croisée depuis ses premiers shows à Rogersville, au Nouveau-Brunswick, et à chaque grosse étape depuis, le Gala de la chanson de Caraquet, l'année à l'École nationale de la chanson, la victoire à Granby, dans les festivals, les cafés, à Belle et Bum et chez Catherine Perrin, s'est entiché d'elle, de cette voix du tonnerre de Dieu qu'elle a, de sa bonne humeur endémique, de son bagout et de son front tout le tour de la tête, de ses chansons qui attendrissent, et bouleversent, et font rire (fort), et soulèvent d'enthousiasme.

Robert Léger, l'ancien de Beau Dommage qui dirige l'École nationale de la chanson au cégep de Granby-Haute-Yamaska, témoigne: «Lisa est arrivée à l'École, un mélange de talent complètement naturel et un instinct en béton. Et une expérience de scène. Mais avec un grand besoin qu'on fasse un ménage dans tout ça. Elle avait une peur bleue d'être kétaine si elle s'abandonnait à ses émotions... Et en même temps, un pif de chien de chasse pour tout ce qui était un sentiment phony, conventionnel.»

On ne dira jamais assez à quel point cette école permet aux belles bêtes brutes de la chanson — Damien Robitaille, Salomé Leclerc, Lisa — de mieux s'appartenir et de s'extérioriser. «L'École a aidé à ramasser la patente», résume l'intéressée. «Marie-Claire [Séguin], elle me disait tout le temps: "Sois on!" Moi, j'étais on-off. Pas assez là. Pas concentrée. C'est à l'École que j'ai écrit Avoir su, Câlisse-moi là. Elles voulaient pas sortir, c'était bloqué. Une fois que j'ai connecté comme il faut, ç'a débloqué...» Léger: «Elle a réussi quelque chose que peu d'artistes comme elle peuvent réussir aussi tôt dans leur développement: percevoir ce qui fait sa singularité et l'accepter, ne pas s'en défendre.»

Dans le communiqué de presse du premier album, elle se présente ainsi: «Moi, Lisa LeBlanc, je joue du folk trash. Je suis une Acadienne qui roule ses "r", qui aime se moquer d'elle-même, qui écrit des textes sans trop de froufrous et qui est tannée de chanter des chansons de fi-filles.» Il a fallu cette Lisa pas gênée d'être Lisa (prononcez «Lissa», elle insiste) pour oser demander au très occupé Louis-Jean Cormier de s'occuper de la réalisation: «On s'était croisés vite, vite dans un show. Je lui ai demandé si ça lui tentait. Il m'a répondu que oui. That's it. Quasiment plate comme histoire!» Elle pouffe. «Louis-Jean, y est great. God, fallait qu'il soit chill, parce que j'ai vraiment une tête de cochon...»

L'album, portrait complet

Quand on écoute l'album, les guitares juste assez sales, qui prennent juste assez de place, on comprend que rien n'a été trahi. Qui voudrait trahir Lisa? «C'est la fille la plus talentueuse avec qui j'ai travaillé», commente Louis-Jean Cormier par retour de message Facebook. «Elle sait pertinemment ce qu'elle veut et a une énergie brute hors du commun. Il a fallu que je contrôle la bête parfois, et à l'inverse j'ai pu aussi l'amener ailleurs. Elle aime ça simple et efficace, sans trop d'artifices et d'effets. On a dû travailler avec ça.» Lisa compatit: «C'en était gossant à quel point je voulais garder ça raw. Guitare, banjo, voix. Finalement, des fois, c'était ridicule; il avait raison, Louis-Jean, ça prenait une basse, du drum. Mais fallait tout le temps que j'aie le dernier mot!» Elle en rit. Fort.

Ça prenait des modulations aussi. La jubilation de Chanson d'une rouspéteuse («J'haïs les chansonniers qui font des covers de Johnny Cash...») n'est pas la tendresse de Kraft Diner. «C'est peut-être dans celle-là que je me montre le plus. La fille maladroite, qui a pas un gros vocabulaire, qui aimerait ça "écrire des poèmes avec des beaux mots qu'on comprend pas", c'est vraiment moi. Je l'ai faite last minute. Je suis arrivée avec en studio et Louis-Jean a dit: "On la tape!" Je l'ai chantée accroupie au milieu de la place, un one-taker, Louis-Jean a fait l'harmonie, j'étais contente.»

L'album est en magasin mardi, lancement mercredi, le sort en est jeté. «Ça se peut pas, hein? En principe, je devrais aller en backpacking découvrir le monde, selon le code de ce qui est cool à faire à 21 ans. Mais là, ma vie, c'est de chanter mes tounes, le trip se fait à l'envers, c'est le monde qui me découvre. Moi, je suis juste reconnaissante de ça. J'essaye de rester consciente de ce qui se passe. L'album, great, c'est cool. Du moment que ça m'enfle pas la tête, que je commence pas à être bitch, ça va être correct.» Elle sourit. «Ça m'étonnerait quand même. Je suis trop heureuse.»


A ÉCOUTER



Lisa LeBlanc - Câlisse-moi là


Lisa LeBlanc - Avoir su

2 commentaires
  • Mireille Larouche - Inscrite 24 mars 2012 13 h 08

    Une " Plume " !!


    J'ai entendu " Lissa " au Festival de la chanson de Tadoussac, été 2011. Bang !!!! qu'elle rencontre, c'est pas long qu'elle te sort " Quequ'un " de sa p'tite zone de confort. Elle décoiffe pas juste le toupet cette Acadienne, artiste, musicienne, chanteuse, compositeur, interprète . J'entends bien sur les enregistrements disponibles ici, la touche vibrante et la maîtrise unique de Louis-Jean Cormier. .......dans l'fond j'le savais déjà......que j'avais été touchée par une " Constellation ".

  • Joël Paquin - Abonné 30 mars 2012 09 h 56

    Wow

    Maitre Cormier,

    (comme dirait Plume)

    Ai acheté le disque dimanche, recu dans mon IPOD lundi et c'est ce que j'écoute en boucle depuis, avec Avec pas d'casques aussi ;)

    Merci de l'info, on voit effectivement le lien avec Janis. Il y a quelque chose de joyeusement tonitruant dans tout ça.

    Joël