Vitrine du disque - 23 mars 2012

Classique
STRAUSS
Der Abend, 3 Männerchöre nach Rückert, Hymne. Chœur de la Radio bavaroise, Peter Dijkstra. BR Klassik 900 503 (Naxos).

Les mélomanes qui apprécient la musique chorale romantique dans ce qu'elle a de plus complexe trouveront ici un CD qui rejoint, quarante ans plus tard, les légendaires disques EMI dirigés par Eric Ericson. Peter Dijkstra est un chef de chœur que nous avions repéré dans un disque Channel Classics où il nous livrait la version de référence du Requiem de Duruflé à la tête du chœur néerlandais The Gents. Il dirige ici l'un des plus beaux chœurs du monde, celui de la Radio bavaroise. Les très périlleux problèmes d'intonation dans Strauss sont maîtrisés de manière suprême et les lignes vocales semblent reposer sur un souffle infini. Pour boucler la boucle, le couplage est parfait, avec des lieder de Mahler et trois airs de Tristan et Isolde de Wagner arrangés par le magicien Clytus Gottwald, que Frieder Bernius approche cependant avec plus de sensualité.

Christophe Huss

Strauss - Der Abend, 3 Männerchöre nach Rückert, Hymne

Indie Rock
Dark Eyes
Half Moon Run
Indica

Quelques jours après avoir foulé le sol texan de l'événement musical South By Southwest, le trio montréalais d'origine ontarienne Half Moon Run donne naissance à un premier album, nommé Dark Eyes. Le chanteur et musicien Devon Portielje et les multi-instrumentistes Conner Molander et Dylan Phillips surprennent par leur assemblage d'indie rock et de folk, qui semble avoir un pied dans la décennie actuelle et l'autre dans le sol fertile des années 1970 à la sauce psychédélique. Half Moon Run semble adorer les arpèges. Parfois on sent ceux de Plants and Animals ou de Patrick Watson, ailleurs ceux presque mimés de Radiohead (Give Up fait penser au Reckoner de la bande à Thom Yorke). L'ensemble reste relativement acoustique, ou du moins sans trop de guitares distordues, faisant songer à Fleet Foxes. Ce disque au ton tristounet, baigné d'un léger écho, défile sans faux pas, mais gagnerait à avoir des mélodies plus mordantes, à l'instar de leur titre Full Circle.

Philippe Papineau

Indie Pop
SHAPES OF ANIMALS
The Fadeout
Melody

C'est sorti fin janvier, j'aimais ça déjà, autant que les deux EP précédents, avec un doute. Trop ma tasse de thé, c'en était suspect. M'était-ce si délicieux, si gouleyant d'harmonies, si agréablement ourlé de Wurlitzer, de Rhodes, de clavecin, de cuivres, de violons et de violoncelle parce que manifestement tissé à partir de la sunshine pop 1966-1969 façon Brian Wilson-Cowsills-Emitt Rhodes? Jouissais-je indûment, exagérément content de retrouver chez ce jeune groupe indie montréalais (quatre fous finis des sixties, tous francophones) les échos de mes préférés de toujours, en anglais dans le texte? Je comprends maintenant que non: ça peut très bien exister au présent du plaisir, le soleil n'a pas d'âge. Cet album attendait tout simplement le printemps, les fenêtres ouvertes, les tourterelles en complément d'arrangements. Là, maintenant, c'est parfait, la pleine éclosion. Un petit miracle de fine confection, référentiel sans gêne, à la Wondermints. À dénicher en version vinyle, de préférence.

Sylvain Cormier


Chanson
Emel Mathlouthi
Kelmti Horra
World Village / Harmonia Mundi

Figure de la révolution tunisienne, cette insoumise a commencé à faire entendre sa voix avant la chute de Ben Ali. Et son combat demeure celui de la liberté, à travers son désespoir et sa mélancolie d'immigrée, mais avec tout ce qui lui reste d'optimisme malgré tout. Au tyran déchu, elle chante: «Il pleuvra des mélodies qui sécheront mes peurs. Le temps t'emportera, mais elles resteront». La voix est un puissant cri de la terre, mais aussi une lueur dans les espaces célestes, quelque part entre Mercedes Sosa et Fairuz: une voix délicate qui monte en lenteur et qui peut se mêler aux tons caverneux ou même au chant bulgare. Et la musique fait se confronter tous ses mondes. Un habillage électro sur une toile maghrébine permet de faire briller un trio violon-violoncelle-alto occidental ou arabisant, de même qu'une panoplie d'instruments anciens, sur les rythmes de la machine et les voies profondes du temps. Un disque brillant!

Yves Bernard


Classique

BRUCKNER
Symphonie no 1. Orchestre de la Suisse romande, Marek Janowski. Pentatone PTC 5186 447. Orchestre philharmonique de Hambourg, Simone Young. Oehms OC 633.

Deux nouvelles versions de la 1re Symphonie de Bruckner, oeuvre pour laquelle on serait bien en peine de citer une interprétation de référence en CD isolé. Les deux chefs ont choisi la version originale, dite de Linz, qui se distingue de celle retravaillée à Vienne par Bruckner à la fin de sa vie. Young et Janowski ont d'autres points communs: tous deux sont en train de constituer une intégrale et tous deux sont servis par la technologie SACD multicanal. La comparaison s'arrête là. Car, alors que Simone Young nous livre une interprétation honnête et de bon goût, dans la lignée de toutes celles qui nous amènent à nous demander «que choisir?», Marek Janowski règle la question pour de bon. Son époustouflante interprétation frappe par sa carrure, sa puissance et ses arêtes et, surtout, par le tempo idéal du 1er mouvement.

C.H.


Pop Jazz
Radio Music Society
Esperanza Spalding
Heads Up International

Nul besoin de préciser que le triomphe inattendu d'Esperanza Spalding aux Grammys de 2011 (meilleure jeune artiste) a décuplé l'intensité de l'attention que plusieurs portaient déjà à la chanteuse-contrebassiste. Elle était en vogue: la voilà maintenant vedette confirmée au-delà des cercles jazz. Ainsi l'a-t-on vu cette année aux Oscar, David Letterman l'a reçu il y a quelques jours et le New York Times lui consacrait une pleine page dimanche. C'est dire si son nouvel album était attendu. Et? Bravo. Une réussite. Le son, l'audace de la formule, la qualité du propos, la richesse des arrangements, Radio Music Society complète bellement l'entreprise amorcée avec Chamber Music Society. Le cadre n'est toutefois plus celui d'une musique de chambre acoustique teintée de jazz, plutôt une exploration des formes musicales de la chanson pop. Il y a donc là moult soul et funk, un groove assuré, et une solide formation jazz autour de Spalding. Il y a surtout là le travail en progression d'une artiste hypertalentueuse qui ose, et qui frappe dans le mille.

Guillaume Bourgault-Côté


Pop
L'HEURE ET L'ENDROIT
Dumas
La Tribu

Constat raplapla: ça ne lève pas, cet album-là, qu'importe l'heure ou l'endroit. Essayé aller-retour dans l'auto, réessayé à la maison, pas d'écouteurs, avec les écouteurs. J'aime Dumas, l'ai suivi jusque dans sa série de quatre disques work in progress d'il y a deux ans, alors quoi? C'est pas si différent, pourtant. Justement. Les mêmes platebandes, à force de rouler dedans, c'est des ornières. À peu près les mêmes riffs, à peu près les mêmes mélodies, à peu près le même flou artistique dans le propos («Je suis le messager / De ton impossible destinée...»): fatalement, ça finit par s'entendre, malgré le charme fou du cher Steve, la bonne énergie, les guitares épatantes de Joss Tellier, les quelques pépites pop dans le lot (Souvenirs en mitraille, Jamais de trêve, Le fleuve gelé). Tes histoires, Un aller simple, L'impossible, la chanson-titre, je les connaissais avant qu'elles existent: Dumas en a de pareilles sur tous ses disques. Ainsi va l'usure, hélas: les coutures paraissent.

S.C.


Trad
Hurlevent
Ensorcelé à l'aube
Amérix / SRI

Sans tambour ni trompette, mais avec une bonne paire de pieds et une solide section rythmique de cordes, le quintette trad de plusieurs régions du Québec est parvenu à rouler sa bosse depuis plus d'une décennie. Dans ce deuxième disque, on sent donc plus de maturité et d'assurance: par cette façon d'attaquer le swing d'un reel, d'harmoniser les réponses, de travailler les contre-chants de flûte et de violon. On a même parfois l'impression que le groupe improvise. Ailleurs, on écrit en s'inspirant des brides de la tradition, des légendes, des contes. Avec cela, ils tissent une forme de folk qui se rapproche de la chanson populaire. Ils ont cette manière québécoise, peuvent pénétrer le folk plus intime, turluter en harmonisant, insérer une saveur plus country par le doux galop d'une mandoline, aborder la valse bucolique, s'attrister sur le ton d'une complainte et presque faire rocker le reel. Ils méritent une plus grande reconnaissance.

Y.B.