Kent Nagano et Alain Lefèvre livrent un premier CD en commun

C'est aujourd'hui que paraît sur étiquette Analekta le nouveau disque de l'Orchestre symphonique de Montréal. Il réunit pour la première fois en CD Kent Nagano et Alain Lefèvre. Au programme: le 4e Concerto pour piano de Serge Rachmaninov et Prométhée de Scriabine.

Le couplage Rachmaninov-Scriabine a été proposé en concert par Lefèvre et Nagano en mai 2011 à la salle Wilfrid-Pelletier. C'est pourtant à la Maison symphonique de Montréal, lors d'un concert hors série donné le 17 septembre, que les oeuvres ont été enregistrées.

Le regroupement des deux partitions n'a jamais été tenté jusqu'ici, et surtout pas dans la configuration qu'adopte le 4e Concerto de Rachmaninov ici. Alain Lefèvre a en effet choisi la mouture originale de 1926, plutôt que la version ultérieure, remaniée et coupée. Cette version princeps n'est connue que depuis l'an 2000, date à laquelle les héritiers de Rachmaninov en ont autorisé la parution.

Alexander Ghindin et Vladimir Ashkenazy l'ont enregistré pour la première fois en mars 2001 (Ondine). Quelques détails indiquent que Lefèvre est encore plus complet et fidèle que Ghindin à cet original. Il opte aussi pour une démarche plus pondérée que le très feu follet Evgueny Sudbin (BIS), ce qui communique à l'auditeur une sensation de creusement, un peu comme si Lefèvre et Nagano voulaient nous dire que la chose est plus sérieuse, plus puissante et plus éloquente qu'on le pense.

La prise de son de Carl Talbot est tout simplement parfaite de présence et d'équilibre, et entre l'ouverture de la salle et le 17 septembre, les premiers aménagements acoustiques avaient déjà été faits, ce qui nous évite l'écho perçu dans la 9e Symphonie de Beethoven.

À l'aune de cette approche détaillée, posée et implacable de Rachmaninov, l'association avec Prométhée, le poème du feu de Scriabine n'a rien d'anachronique. Là, la discographie est chargée de légendes: Goldenweiser-Golovanov (les premiers; déclassés par la mauvaise qualité sonore), Richter-Svetlanov, Ashkenazy-Maazel, Argerich-Abbado, Toradze-Gergiev et Ugorski-Boulez, notamment.

Boulez (DG) est un surprenant interprète de cette oeuvre, dès les premières secondes, véritable plongée dans un monde grouillant (le dosage des graves est exceptionnel). Dans cette version la plus luxuriante, Urgorski-Boulez ne rejoignent pas tout à fait l'ivresse psychédélique de Richter-Svetlanov ou la raucité sauvage de Ashkenazy-Maazel. Par rapport aux relents convulsifs de ces références, Lefèvre-Nagano se rapprochent davantage de la démarche vive et crépitante, un peu lissée, d'Argerich et Abbado, à la lumière plus claire et univoque.

Au final, un Scriabine moins psychédélique et un Rachmaninov s'interrogeant sur de nouvelles voies de composition se rejoignent davantage qu'on pouvait le penser a priori.