Musique classique - Chocs esthétiques autour de Beethoven

Le chef d’orchestre italien Riccardo Chailly<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Sebastian Willnow Le chef d’orchestre italien Riccardo Chailly

Le sujet est inépuisable, tant il suscite une multitude de réponses. Trois nouvelles intégrales des symphonies de Beethoven viennent de paraître. Et pas n'importe lesquelles: l'une avec le Philharmonique de Vienne et Christian Thielemann chez Sony; l'autre avec le Gewandhausorchester de Leipzig et Riccardo Chailly pour Decca, la dernière étant due à un grand apôtre de la musique baroque, Philippe Herreweghe (PentaTone).

Avec ces trois nouvelles intégrales, qui suivent de près la parution d'un cycle enregistré en France par Emmanuel Krivine à la tête d'un ensemble sur instruments d'époque, nous touchons à des questions qui vont au coeur de la musique. Il ne s'agit aucunement de marketing, mais de plaidoyers artistiques.

Profils

Christian Thielemann, 52 ans, est largement présenté comme le chef allemand, sorte d'héritier d'une conscience et d'une tradition. Le titre est largement usurpé. Et pas seulement parce que d'autres chefs allemands, moins poussés par le business, sont plus intéressants que lui. Surtout, en fait, parce que Thielemann a bien davantage fait ses preuves dans le domaine de l'opéra (Richard Strauss et Richard Wagner surtout) qu'en tant que chef symphonique. Cela dit, ses prestations en la matière se sont très nettement améliorées: une 8e Symphonie de Bruckner à Dresde (Profil) et son accompagnement de Maurizio Pollini dans le 1er Concerto de Brahms (DG) en attestent.

Riccardo Chailly, 59 ans, est l'un des grands chefs de notre temps. Après sa nomination-surprise à la tête de l'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam, en 1988, à l'âge de 35 ans, il s'est montré plus que digne de cette confiance. Il a fait un saut surprenant à Leipzig en 2005, parce que le titre de directeur général de la musique de cette ville lui permettait d'y diriger de l'opéra. Sa santé (il est cardiaque, comme son successeur à Amsterdam, Mariss Jansons) lui a ordonné de modérer ses activités. Avec ce nouvel équilibre de vie, on le croyait irrésistiblement propulsé à la succession de James Levine à Boston. Hélas, une nouvelle alerte cardiaque, en 2011, l'a conduit à y annuler ses concerts et l'a probablement écarté de la course, puisque Boston vient de passer cinq années avec un directeur musical à la santé chancelante et n'a pas envie de revivre les mêmes affres.

Philippe Herreweghe, 64 ans, est une conscience de la musique baroque. Le terme «musique baroque» décrit très moyennement le champ d'expertise de ce chef né à Gand. L'axe de la connaissance musicale profonde de Herreweghe est celui qui, en Allemagne, mène de Heinrich Schütz (1585-1672) à Jean-Sébastien Bach (1685-1750). Dans l'univers romantique, ces deux maîtres anciens ont eu une influence majeure sur l'oeuvre chorale de Mendelssohn (1809-1847) et Brahms (1833-1897). Comme de nombreux musiciens venus de la sphère baroque (Harnoncourt, Norrington, Brüggen, Minkowski, Manze, etc.) Herreweghe, sincère admirateur de Bruckner, a été tenté par la direction d'orchestre et le répertoire symphonique.

Esthétiques

Les profils des trois protagonistes expliquent et dictent quasiment leur démarche. Thielemann se sent investi de la défense d'une tradition: la grande culture orchestrale germanique. Il s'oppose en tout à Herreweghe, qui envisage Beethoven comme le maillon d'une lignée chronologique.

Le suspense tient à l'attitude musicale que prendra Chailly, chef d'obédience traditionnelle, mais qui semble s'être fait le porte-parole musical à Leipzig (la ville de Bach) d'une croisade identique à celle de Kent Nagano. Celle-ci peut se résumer ainsi: il n'y a pas lieu, pour les grands orchestres symphoniques, de se laisser déposséder d'un répertoire (Bach, Haydn, Mozart et même, maintenant, Beethoven) par des chefs et ensembles spécialisés.

Dans cet esprit, Chailly a récemment enregistré des oeuvres de Bach avec un sens du style très affûté et les superbes couleurs de son orchestre. Chailly est aussi, d'une certaine manière, l'opposé de Herreweghe. Le chef flamand part de sa connaissance de la musique ancienne pour «monter à l'orchestre», alors que Chailly part de l'outil orchestral, dont il va enrichir la palette par son intérêt pour le style supposé de la pratique musicale avant Beethoven.

Comme très souvent, l'inattendu musicien formé sur le tard devient plus royaliste que le roi. Herreweghe a l'air presque timoré par rapport à Chailly. Et ce n'est pas étonnant. Chailly est l'un des plus grands dompteurs d'orchestres de la planète, alors que Herreweghe est un musicologue, un pianiste et un organiste, chef de choeur qui a étendu son activité à la direction d'orchestre. Par ailleurs, Chailly dirige le Gewandhaus de Leipzig et Herreweghe, l'Orchestre des Flandres, plus modeste. La technologie multicanal n'apporte pas de plus-value à Herreweghe, car l'impact sonore de Chailly est plus grand.

Il n'y a donc pas photo: Chailly surpasse nettement Herreweghe dans une philosophie musicale comparable. Les «vrais chefs» curieux des recherches de la pratique orchestrale — que leur nom soit Riccardo Chailly, Kent Nagano, Paavo Järvi ou Osmo Vänskä — reprennent donc le pouvoir sur les érudits convertis à la direction d'orchestre.

Chailly versus Thielemann

Le coffret blanc de l'intégrale Thielemann édité par Sony est en fait la bande-son des DVD et Blu-ray d'Unitel parus en mai 2011. Je préfère nettement entendre Thielemann plutôt que le voir. L'oreille aiguisée et l'oeil non distrait par ses pompeuses attitudes, on se rend compte que son intégrale est moins velléitaire que la vidéo l'avait laissé penser.

Même si je n'adhère pas à ses choix, il y a un certain sens à ce que Thielemann fait. Si la démarche de Chailly est enracinée dans la lettre, celle de Thielemann témoigne de la recherche d'une signification. Beethoven devient une statue antique dont les sons soulignent la grandeur à travers des poses musicales qui visent une théâtralisation.

Par sa volonté de fuir toute linéarité rythmique (le 2e mouvement de la Neuvième frise la caricature), Thielemann se voit peut-être revenir à un art directement hérité de Furtwängler. Mais il est battu sur ce créneau par un chef moins pompeux: Daniel Barenboïm, dans son intégrale Warner.

Chailly, beaucoup plus dans l'air du temps, est le concurrent direct des intégrales Järvi et Vänskä. Järvi (RCA) est aussi pugnace, avec un orchestre plus réactif. Mais son intégrale est moins bien enregistrée en CD stéréo et n'existe pas en coffret. Vänskä (BIS) est plus humain, un peu moins «mécanique». Son coffret reste l'une des grandes révélations des 10 dernières années. Mais Chailly, encore plus déterminé, est une solution de remplacement passionnante.

Suite au prochain épisode, puisque trois intégrales sont en cours: Nagano-OSM (Sony), Boyd-Manchester Camerata (Avie), de Vriend-Philharmonie de Hollande (Challenge). Aucun ne semble devoir faire de l'ombre à Vänskä et à Chailly, même si la voix limpide de Nagano est très intéressante.
3 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 25 février 2012 08 h 10

    Lourd...trop court mais trop long.

    Un peu opaque, un peu lourd de lecture...

    Le «si court» comme article, fait que c'est un article court qui est trop long! Trop de contenu dans trop peu de mots. Au demeurant, je ne sais pas vraiment ce que j'apprends ici...

  • Michel Mayer - Inscrit 27 février 2012 17 h 17

    C'est si sorcier que ça!

    Il est très bon cet article.

    Faut juste acheter tous les coffrets, les écouté plusieurs fois chacun et se faire une idée.

    Ou encore ce fier bêtement à la recommandation.

    Perso, je vais acheter les coffrets...

  • François Desjardins - Inscrit 28 février 2012 08 h 10

    En effet...

    Oui vraiment, c'est tout simple et facile ce que vous proposez, et vous vous proposez de faire...