Kisses on the Bottom: Paul McCartney, chanteur de jazz - Crooner en goguette

Eh ben oui, v'là Paul qui s'y colle. L'album de standards pour crooner jazzy, lui aussi. Kisses on the Bottom, c'est ainsi que ça se nomme, et ne pensez pas à mal: point de bécots sur le popotin, ça vient de la chanson I'm Gonna Sit Right Down and Write Myself a Letter, où ça renvoie aux séries de XXX affectueux à la fin des lettres d'amour. Remarquez, le double sens est sans doute voulu: coquin de Paulie.

Toujours est-il que c'est la grosse sortie de la semaine, sortie assortie d'un lancement-spectacle au fameux studio des disques Capitol à Hollywood et d'une performance aux Grammy Awards ce dimanche. Qui plus est, c'est exprès mardi prochain, à la Saint-Valentin, chocolat de belle affaire arrangée avec le gars des nettoyages dentaires. De quoi froncer du sourcil, sinon montrer les dents. À Paulo le tour de pillage du Great American Songbook, à l'instar de Rod le Mod? Pas exactement. Rod Stewart en est à son je-ne-sais-plus-combientième volume, tous plus nauséabonds d'opportunisme les uns que les autres; ça sentait déjà le beurre rance au premier. McCartney, ce répertoire-là lui titille la fibre sentimentale depuis qu'il est haut comme ça. Le paternel, faut-il préciser, jouait dans un p'tit combo jazzy dans ses jeunes années et ne se faisait pas prier dans les fêtes de famille pour aligner les vieux airs bons pour le sing-along sur le piano droit. P'tit Paul a grandi là-dedans.

C'est ce qu'il raconte dans le livret de l'album (c'est pratique, on n'a même pas besoin de l'interviewer, c'est déjà fait): «Dad avait acheté son piano chez NEMS, le magasin du père de Brian Epstein [futur gérant des Beatles]. Pauvre ou pas, tout le monde trouvait le moyen d'avoir un piano chez soi. Et pour oublier la guerre, les gens voulaient des chansons positives et romantiques, comme toutes celles qui venaient d'Amérique. Ces chansons m'habitent depuis toujours.»

En pleine Beatlemania, ça lui sortait encore par les oreilles. Till There Was You, A Taste of Honey, il en casait de belles vieilles parmi les créations Lennon-McCartney. Quand ça lui prenait, il en composait une dans le genre: When I'm 64, Your Mother Should Know, Honey Pie, Maxwell's Silver Hammer, il y en a une jolie petite liste. Ses années solo en sont également émaillées: You Gave Me the Answer, Baby's Request, Suicide, etc. Je me dis depuis longtemps qu'il finira par nous faire un spectacle avec toutes ces chansons-là, c'est plus fort que lui. Ça risque bien d'arriver, avec les chansons de Kisses on the Bottom en plus. Mark my words.

Fort agréable album, c'est un fan méfiant qui vous le dit. McCartney a eu la bonne attitude: il ne s'est pas pris pour un vrai de vrai chanteur de jazz. À Diana Krall, qui fournissait l'orchestre, il a dit: «Je suis à Los Angeles. Je suis Britannique. Je suis un touriste. Je suis au studio A de Capitol, je chante dans le micro de Nat King Cole — je suis en vacances!» L'approche relaxe, quoi, sans prétention, en amateur plus intimidé par les musiciens de jazz que les musiciens de jazz par lui. Un pro de la pop, crooner en goguette. D'où les interprétations délicates, pas du tout ampoulées, où McCartney n'est pas Tony Bennett et le sait. Tendresse, vulnérabilité, voire un peu de maladresse: du travail de touriste appliqué.

Évidemment, il y a Eric Clapton et Stevie Wonder qui se fendent de solos de qualité, on a les amis qu'on a. Évidemment, Diana Krall et ses pointures — John et Bucky Pizzarelli aux guitares, notamment — ont le jeu impeccable (et prévisible) que l'on imagine. Moins évident, il y a le choix des titres: McCartney, pas bête, évite les cent fois rebattues des dernières années, résiste à la totale Sinatra. Sont ravivées de vraies raretés, on découvre Home (When Shadows Fall), More I Cannot Wish You, entre les plus familières The Glory of Love et Bye Bye Blackbird (donnée en version lente et langoureuse, sans banjo). N'empêche que les plus belles, c'est un fan qui vous le dit, sont signées McCartney: My Valentine et Only Our Hearts allient l'exquise manière des Frank Loesser et autres Johnny Mercer à l'imagination sans limites du Beatle mignon pour les détours mélodiques inédits et heureux. Dans le genre exercice de style facultatif de luxe, on ne fait pas mieux.


Paul McCartney: Only Our Hearts