Disques - L'extraordinaire premier album de Ben Wilkins

Ben Wilkins: un studio d’enregistrement rien que pour lui. <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ben Wilkins: un studio d’enregistrement rien que pour lui.

Devant moi au Presse Café du Dix30 — quelle étrangeté que de se rencontrer un mardi après-midi dans ce lieu maléfique du commerce extrême, planté en plein nulle part —, il sourit parce qu'il est ailleurs, en apesanteur dans sa bulle de bonheur. J'exagère à peine. C'est un frisé aux yeux écarquillés. Grand enfant un brin excité qui a envie d'aller jouer. Ben Wilkins est comme son merveilleux premier album: tout naturellement émerveillé.

Les portes du paradis

«C'est vrai que je suis sur un nuage. Je dois me pincer pour y croire. Cet album, c'est un fantasme réalisé.» En effet. Imaginez un Ontarien de London, Ontario, Montréalais d'adoption, sorti de McGill où il a étudié la trompette classique, jeune homme pétri de chanson pop géniale des années 60 et 70, lui-même auteur-compositeur-interprète de chansons pop géniales dans le même esprit, à qui on aurait ouvert les portes du paradis. À savoir: un studio d'enregistrement rien que pour lui.

«Ma grande chance, c'est d'avoir connu Pascal Shefteshy, qui est l'assistant de Pierre Marchand [le réalisateur des Sarah McLachlan, Rufus Wainwright, Lhasa...] dans son fabuleux studio. Il s'est trouvé que Marchand devait s'absenter un long moment, et Pascal l'a convaincu de me laisser utiliser le studio quand il n'était pas loué. Gratuitement. Un studio à mille dollars par jour. Où l'album idéal que j'avais en tête, pur fantasme de paysages sonores dessinés dans le moindre détail, a pu devenir réalité.» Il s'esclaffe à ces mots: est-ce vraiment arrivé?

Eh oui. Ben Wilkins, prodige de l'arrangement que l'on a aperçu dans les parages de James Di Salvio et son Bran Van 3000, de Mistress Barbara aussi, a pu créer dans le plus grand luxe imaginable son disque à petit budget. «Plein de musiciens se sont offerts; je dois beaucoup à beaucoup de gens.» Ils ont été une bonne vingtaine à l'accompagner, cordes, cuivres, bois et vents, palette aux mille couleurs autour du noyau piano-basse-batterie. Le joyeux Ben en a eu les yeux encore plus grands, sorte de Willie Wonka «lâché lousse», non pas dans une chocolaterie, mais dans une usine à sons, tel Brian Wilson salivant à l'idée qu'il va créer Pet Sounds, tel un p'tit gars à qui on aurait donné les clés du magasin de jouets.

«J'avais en tête un univers complètement différent pour chaque chanson. Je n'avais qu'à fournir des images pour décrire ce que j'avais en tête, et ça se mettait à exister. Exemple, je disais: dans ce bout-là, il faudrait qu'on se sente comme si on était à dos d'éléphant. Et on partait de là.»

Un drôle d'ovni

A émergé de l'expérience idyllique un disque portant son nom franchement extraordinaire, à l'enseigne de la petite étiquette Milagro, distribuée par Outside: une grande bouffée d'airs pop du genre qu'on ne croyait plus possibles. Pensez Nilsson au temps de One, Elton John époque Madman Across the Water, McCartney échafaudant The Back Seat of My Car pour l'album Ram, Stevie Wonder, Steely Dan, Gilbert O'Sullivan. L'âge d'or des mélodistes enchanteurs dans leurs studios magiques. Plus récemment, incluez-le dans la famille des Ben Folds, Wondermints, Pierre Lapointe et autres partisans d'une pop pas gênée d'être accrocheuse et somptueuse à la fois. «On a fait un disque indie sans être indie. Ça ne correspond pas non plus à la définition de ce qui est pop aujourd'hui, c'est un drôle d'ovni», commente le jeune homme.

Ce que c'est? Une aventure de modulations fascinantes, où la mélodie va son surprenant chemin en empruntant plein de détours aussi imprévisibles qu'heureux. Il y a des séquences à grand déploiement et des scènes intimistes, et des idées, des idées, des idées. À la fin, une seule question reste en plan: y a-t-il encore une place pour cette pop intelligente et sensible? Ça ne se propagera qu'au bouche à oreille: à vous de jouer.

Le site benwilkinsmusic.com vous en dira plus, notamment à propos de la tournée québécoise et ontarienne qui démarre le 7 mars. «Quoi qu'il arrive, et je me souhaite forcément une carrière à long terme, j'aurai fait ce disque...»

Ben Wilkins: Opening